Le Groupe d’Animation de Poitiers vous dit "au revoir"

Chers amis,

Ce week-end se tient à Paris le Conseil national 2012 de l’ACI.
Avec lui se terminent les mandats des membres du Groupe d’Animation de Poitiers.
Nous n’aurons plus de responsabilité nationale au sein de l’ACI.

Nous aimerions vous redire la joie que nous avons eue à vivre avec vous ce temps extraordinaire qui nous permet aujourd’hui d’entrevoir de nouveaux chemins d’évangélisation.

A Poitiers, en ateliers, nous avons expérimenté des chemins de liberté :
à vous, équipes de base, fédérales ou diocésaines de travailler transversalement à  "valoriser les nombreux espaces relationnels que nous offre la vie contemporaine", "offrir des espaces d’accueil et de discernement, "inventer de nouvelles pratiques sociales".

Vous pourrez télécharger ci-après les 12 textes essentiels de Poitiers 2011 :

1 – DISCOURS D’OUVERTURE

2 – LIVRE DE LA SAGESSE

3 – LA DYNAMIQUE DE POITIERS 2011

4 – HISTOIRE DE L’ACI

5 – OUVERTURE DE LA JOURNEE DE SAMEDI

6 – LES CHANGEMENTS INTERVENUS DANS LA SOCIETE – le texte

7 – L’INTERVENTION P.HENRI-JEROME GAGEY

8 – ECHO DES CARREFOURS DE SAMEDI

9 – L’INTERVENTION DOM JEAN-PIERRE LONGEAT

10 – COMPTES RENDUS DES ATELIERS

11 – DISCOURS D’ENVOI

12 – LES REMONTEES DE POITIERS 2011

Et vous trouverez ci-après le PowerPoint :

6 bis – LES CHANGEMENTS INTERVENUS DANS LA SOCIETE – le diaporama

Un amical "au revoir"

de gauche à droite :

Philippe ANCEL philippe.ancel@eberhardt.fr

Colette LEGENNE colette.legenne@wanadoo.fr

Jean-Marc DUROY jean-marc.duroy@sfr.fr

Colette RABIER mcrabier@cegetel.net

Christiane GRIMONPREZ  christiane.grimonprez@orange.fr  et son blog  http://christianegrimonprez.blogspot.com/

Mariasun DUROY mariasun.duroy@sfr.fr

Daniel CROQUETTE croquette.daniel@wanadoo.fr

ATELIERS RESEAUX PROFESSIONNELS suite et fin

INGENIEURS ET CADRES

Heureux du sens de notre travail, qu’il  s’agisse de recherche, de construire ensemble, de création de nouveaux produits, de services rendus aux collectivités. Bonheur aussi de piloter une équipe, et pour certains de créer leur poste. Les difficultés relevées viennent la plupart de la pression du travail sans vision à long terme, pression qui s’exprime souvent en contrainte financière. Avoir découvert qu’on a beaucoup de points communs entre cadres nous met plus à l’aise pour inviter d’autres. Le groupe propose un site internet dédié (dans le site ACI) et des rencontres ou relais sur des thèmes du monde du travail, à organiser avec des mouvements tels que le MCC. Il signale qu’il y a dans les équipes des compétences sur le monde du travail, qu’il serait bien de mettre en visibilité au niveau national.

RESSOURCES HUMAINES

C’est un milieu où les gens sont globalement généreux, avec un sens de l’homme plutôt fort. Mais certains sont pris de doutes face aux objectifs financiers de plus en plus prédominants. Le DRH ne pèse pas lourd face au directeur financier ! Les cadres sont de plus en plus en difficulté, sont perdus ou même harcelés. Pourtant, chacun a une sphère d’influence dans laquelle il est responsable (fut-ce de ce qu’il ne fait pas ou ne dit pas) : accompagner les agents dans les réformes, qualité du plan de formation dans un contexte mondialisé, répartition de la pression sur tous les échelons… La loi de 2008 sur la responsabilité de l’entreprise a permis de mettre en place des critères de risques psycho-sociaux et d’y sensibiliser les managers. Ensemble, on est plus intelligents. Le groupe souligne l’importance de partager les préoccupations professionnelles : relais, réseau de personnes ressources, intermouvement…

CHEFS D’ENTREPRISE

nos joies d’entrepreneurs sont dans l’arrivée de nouveaux clients, dans la confiance qui se tisse, le travail en équipe, la chance donnée à des jeunes, la fidélité du personnel, la transmission de l’entreprise en famille.  Les difficultés relevées sont aussi largement relationnelles : une équipe qui vous laisse tomber, un désaccord d’associé, un licenciement et la difficulté de l’expliquer au personnel. un accident du travail, un salarié alcoolique. S’ajoute la complexité des normes. On en parle en équipe, mais on aimerait des lieux de partage plus transversaux sur des thèmes propres aux chefs d’entreprise, où l’on puisse parler d’économie. L’idée est émise de faire deux fois par an des réunions de membres de l’ACI chefs d’entreprises, et d’organiser des relais sur l’économie ou les problèmes d’entreprises à destination d’un public large.

FONCTION PUBLIQUE

"Tout le monde se plaint, mais on est content quand même", les métiers de la fonction publique plaisent parce qu’ils donnent l’impression de travailler pour l’intérêt général. La diversité des personnes rencontrées, les relations avec les usagers, la présence sur le terrain, l’autonomie, la variété du travail, les relations avec les élus alimentent cette impression, même s’il y a des difficultés de relations managériales (avec les supérieurs, avec certains collaborateurs "qui sont des boulets"). Les rivalités internes, la lourdeur des procédures, la course à la rentabilité dans les entreprises nationales, la non-reconnaissance sont les souffrances les plus souvent évoquées. On s’interroge alors sur le "rôle social de la fonction publique" qui ne devient plus possible, sur les "solutions" qu’on nous recommande (mettre des gens au placard) et auxquelles on se refuse … tout en en payant le prix quand il faut tenir les délais.  Dans un univers où la reconnaissance ne peut guère être salariale, d’autres signes apparaissent réellement vitaux : médaille du travail par exemple.  Chacun a pu parler facilement des bonheurs qu’il vit : un socle pour rencontrer d’autres personnes.

SERVICES SOCIAUX, EMPLOI, LOGEMENT

Engagés bénévoles (Habitat et Humanisme, Association de parents ayant perdu un enfant,…) ou professionnels (auxiliaires de vie, assistantes sociales, conseiller Pôle emploi) les participants sont confrontés au besoin de relire et partager ce qu’ils entendent. On découvre une écoute à plusieurs niveaux : l’écoute des personnes en difficulté ("j’aimerais que vous reveniez"), les lieux où l’on en parle spontanément ("les couloirs" où l’on "se lâche", où s’exprime facilement un jugement sur les personnes), les lieux de reprise institutionnels (le dialogue avec le chef de service, le groupe de parole avec un psy) où l’on parle des personnes avec respect. Mais cet accompagnement est parfois refusé. Les cadres eux-mêmes sont parfois en désaccord avec la pression qu’ils doivent imposer. Si ces temps ne sont pas donnés, certains pensent devoir les provoquer, prendre une position collective. Une va se re-syndiquer. Plusieurs personnes ne parlent pas de leur travail en famille (pour la préserver) ou en équipe ACI (discrétion professionnelle), d’autres le font. Pour aller plus loin en ACI, l’Internet ne convient pas à cette matière, un relais par grande région serait plus adapté.

ENSEIGNANTS DU PUBLIC.

Un atelier très divers, avec des enseignants de la maternelle à la fac, des médecins scolaires, des infirmières,  des conseillers pédagogiques, aumôniers de lycée … tant dans le rural qu’en grande ville et banlieue.

Les difficultés évoquées : enseigner sur deux établissements, les élèves qui ont décroché et les parents démissionnaires, les classes d’immigrés, les moyens limités et les postes supprimés, le manque de relationnel et de travail en équipe avec d’autres adultes, les agressions verbales, le comportement des autorités. Les bonheurs devant la fraicheur des enfants, quand on sent la confiance des familles, quand on peut aider des enfants en difficulté, quand on a un bon dialogue avec des collègues, leur soutien surtout dans les ZEP, quand un engagement syndical permet une vision globale, quand on voit évoluer des élèves, quand on est enseignant-chercheur et qu’on a des étudiants qui ont envie d’être là, … Les lieux de partage sont rarement un lieu institutionnel (CNAM). plutôt la salle des profs, la cour de récréation, la cantine ou le café. Mais on peut y initier des réunions sur tel problème. Certains en parlent en équipe ACI, du moins quand c’est chaud,  plusieurs n’en parlent  pas (parce qu’on y passe déjà tant de temps…). La découverte de la diversité des situations et des métiers de l’enseignement a séduit les participants. Certains ont envie de partager cette richesse, d’appeler une personne en équipe, d’organiser une table-ronde enseignants au niveau diocésain, …

PERSONNELS DE SANTE

Médecin du travail ou de médecine préventive, PMI ou scolaire, généraliste ou spécialiste, pharmacien, biologiste, orthophoniste, cadre infirmier, kiné, puéricultrice en service d’urgence, éthicienne …en libéral ou en hôpital, chaque professionnel exprime ses propres bonheurs et ses difficultés. On exerce un métier choisi, riche en rencontres humaines, parfois en travail d’équipe ou en partenariat,  mais on affronte aussi des situations lourdes, et des contraintes administratives ou une paupérisation du service médical. Les occasions de partage sont souvent les journées de formation, les syndicats, les discussions avec des collègues, ou secrétaires. Certains vivent l’exercice de leur métier dans la solitude.  Pour les participants, l’équipe ACI est souvent un lieu important de ce partage – qui est plus facile s’il y a d’autres professionnels de santé. Continuer de tells réunions  ? Pas sûr, car on est déjà très mobilisé. Plus que davantage de réflexion, on aimerait passer au pratique. Etre au service d’une meilleure communication de ce qui se fait déjà, dans le Courrier en donnant les coordonnées des personnes qui témoignent, ou un espace  "santé" sur le blog, où l’on puisse se nourrir des expériences les uns des autres.

LES REMONTEES DES CARREFOURS

Le Groupe d’Animation de Poitiers a relu toutes les remontées de carrefours. Voici les points que vous avez le plus soulignés :

Nous avons vécu un temps fort de rassemblement, de dialogue "en vérité" et en confiance et de chaleur humaine. Nous avons exprimé notre reconnaissance à l’ACI pour l’organisation, pour  l’atmosphère de sérénité, humour,  liberté, et surtout écoute ("déjà un art de vivre"), pour la qualité des interventions ("fondamentales, éclairantes") et de la liturgie.

Nous en retirons  dynamisme, envie et courage pour repartir, retournement de nos certitudes et ouverture sur l’avenir.

Nous en attendons des prolongements, avec des moyens pour "reprendre" localement, pour permettre un partage transversal et ensemble inventer d’autres pratiques, pour mettre en œuvre la "liberté de sortir du cadre".

Nous avons entendu :

  • La relecture de l’histoire de l’ACI, à travers les mutations de la société, les « 30 glorieuses » avec l’émergence d’une bourgeoisie de promotion et le développement des classes moyennes, la guerre d’Algérie,  la participation au Concile, la fondation du MIAMSI, mai 68 et le clivage sur le document sur la Justice dans le Monde débouchant sur le débat fédéral, les crises économiques et l’émergence de l’écologie après Tchernobyl, la mondialisation et la financiarisation de l’économie, les nouvelles technologies de la communication…
  • Le résumé des grands changements intervenus dans la société : le temps s’accélère, la Terre rétrécit, le monde est devenu complexe, notre rapport à la société a changé. Nous sommes dans une « civilisation de l’individu », où chacun doit donner sens à sa vie.
  • Les interventions des P.  Henri-Jérôme Gagey et Jean-Pierre Longeat :
  1. le premier relit au sens de relecture les 3 façons dont le Christ s’est comporté sur terre, passant en faisant du bien, se battant contre les interprétations enfermantes de la loi, formant des disciples. Il nous a invités à relire les Evangiles en continu, à prendre position par la liturgie face à la Parole de Dieu, à créer des espaces d’accueil et de discernement, à inventer de nouveaux arts de vivre, de nouvelles pratiques sociales.
  2. le second relie au sens de relation : « Le sens et le but de notre existence, c’est la relation ». « La culture concerne le travail opéré sur le terreau que nous sommes. C’est en quelque sorte un art de vivre ». « Etre ouvert à quelque chose qui vient d’on ne sait où, et qui nous entraine on ne sait où ».

Nous avons été heureux que la question de l’adaptation du mouvement à la société d’aujourd’hui ait été clairement posée. Nous avons reconnu qu’il fallait sortir du cadre que nous nous étions imposé  pour valoriser les nombreux espaces relationnels que nous offre la vie contemporaine.

Ces espaces relationnels, nous en avons parlé comme de réseaux (et non plus guère de milieux), qui sont professionnels, qui sont liés à nos responsabilités associatives,  syndicales ou politiques, qui sont familiaux, amicaux, informels, ou « sociaux » au sens du web.

Nous avons exprimé notre attachement unanime à l’équipe, espace d’écoute respectueuse de la diversité, de relecture de nos engagements, de discernement, d’éveil pour l’engagement, espace pour rendre grâce.

Mais nous avons très largement exprimé une envie de continuer à faire vivre transversalement les réseaux de partage de nos responsabilités professionnelles  ou citoyennes, sans ajouter trop de réunions, et d’utiliser pour cela tous les moyens qu’offre l’internet (site, blog, …).

Nous avons aussi souligné l’importance des relais, pour rendre principalement deux services à la société (tout en faisant connaître la parole du mouvement) :

  • Celui d’offrir des espaces de relecture de nos responsabilités
  • Celui d’offrir des espaces de discernement sur les questions de société.

La pédagogie du mouvement en sort confortée, mais aussi questionnée : De grands chantiers d’approfondissement se dessinent :

  1. Le passage d’une approche de milieux à un vocabulaire de réseaux pose la question du chemin aujourd’hui pour la transformation collective des mentalités :
    • si l’on entend le P. Henri-Jérôme Gagey, c’est le fait de se discipliner en instaurant de nouvelles pratiques sociales qui change nos mentalités en vérité (plutôt que de changer nos idées en espérant que nos comportements suivront).
    • qu’en est-il de l’art et de la culture, de l’information, de la publicité qui forgent notre vision du monde ?
    • nous avons apprécié les ateliers par réseaux professionnels ou par engagements sociétaux. On s’y retrouve entre gens qui ont des références communes et se comprennent rapidement. Ils nous permettent de parler aussi de ce qui va bien. Sont-ils alors le lieu de la rencontre des semblables et l’équipe celui de la réunification de la vie ?
    • où se fait le débat entre personnes et mondes différents qui met à jour nos mentalités collectives, nous transforme, et garantit de ce fait un vrai travail d’évangélisation ?
  2. L’enquête : comment, lorsque le thème ne renvoie pas directement à des réalités sociales concrètes, touche-t-elle notre responsabilité dans la société ? Quel lien faut-il faire entre l’enquête et la méditation pour que l’Evangile éclaire vraiment nos vies, sans tomber dans le concordisme ?
  3. La méditation de la Bible : question la plus posée, souvent sous forme de demande de formation ou d’expertise. Que cherchons-nous dans la Bible : une culture théologique ? des normes de comportement ? des émotions ? nous situer dans une histoire qui est la nôtre ? Question posée aussi en référence aux interpellations du P. Gagey : lecture en continu pour ne pas « choisir » ce qui nous convient, Bible et liturgie comme prise de position faire à la Parole.
  4. La révision de vie : on regarde, mais comment approfondir le discerner, et aller jusqu’au transformer, qu’on ne voit souvent qu’après coup ?
  5. La relecture ( thème d’atelier le plus demandé 13 %) : sa place dans la vie de l’équipe, de la fédération, du diocèse, la qualité des comptes-rendus, ce qu’on relit à chaque stade de l’enquête et comment on la restitue aux différents échelons du mouvement, à l’Eglise et à la société ?

Enfin, nous avons retenu les suggestions du P. Gagey :

Créer des espaces d’accueil et de discernement :

  • Pour nous situer comme personnellement impliqués. Les générations 50-70 ont tendance à parler de l’avenir en parlant seulement des jeunes, mais elles aussi ont un avenir propre à construire dans le mouvement et dans la société. Des jeunes ont dit aux 60-70 ans : « Quand allez-vous cesser de penser à notre place ?» et des aînés de 80 ans ont dit « Nous nous sentons ressuscités ! ».
  • Pour construire la cohérence entre nos différents réseaux, nos différents engagements.
  • Pour discerner ce qui construit aujourd’hui notre vision du monde : un regard critique par rapport à l’information, la publicité …
  • Pour dire « non » à la négation des valeurs humanistes (prépondérance de la finance, chacun pour soi …), mais sous forme de contrepropositions.
  • Pour dire « non » aux perversions de l’Amour, qui conduisent à des résultats contraires à ceux qui sont annoncés.

Inventer de nouveaux savoir-vivre, de nouvelles pratiques sociales :

  • L’écoute, le discernement appris en équipe, cela peut aussi servir ailleurs
  • La participation à des mouvements civils (cercles du silence, …)
  • Le suivi du parcours des étrangers de Milieux Indépendants arrivés en France.
  • Des lieux pluralistes de relecture d’engagements
  • Des cafés-débats…

Poitiers, ce n’est plus demain, c’est aujourd’hui. L’ACI est entre nos mains. C’est à nous d’être créatifs sur le terrain. Nous avons posé la question des outils que l’on donne aux membres du mouvement :

  • Des outils pour associer à la réflexion ceux qui ne sont pas venus (Montage sur l’histoire de l’ACI, PowerPoint sur les évolutions sociétales, textes des interventions…)
  • Des outils pour la formation (des accompagnateurs, à la relecture, à  la Bible…)
  • Et surtout, des outils web pour faire vivre les réseaux d’engagements professionnels et sociétaux.

 

 

COMPTES RENDUS DES ATELIERS

Nous vous proposons ici la première partie des

Comptes rendus des ATELIERS

engagements sociétaux et réseaux professionnels.

Les participants – et ceux qui se sentent concernés – peuvent compléter,  engager la discussion, ou se déclarer intéressés par la poursuite de la réflexion en utilisant le lien  "Laisser un commentaire" en bas de l’article.

Photo Marc Taillebois


Nos ateliers ont révélé la richesse des situations dans lesquelles les membres de l’ACI sont personnellement impliqués, malgré quelques lacunes significatives : très peu se sont signalés comme membres de diasporas, de retour de l’étranger ou engagés dans des responsabilités associatives autres que caritatives ou humanitaires (associations culturelles, sportives,…), mais on note avec joie la présence des élus politiques, syndicaux et associatifs, des professions libérales, des chefs d’entreprise, des professions de la finance … dont on déplore souvent la discrétion en ACI – à tort semble-t-il. Comment valoriser cette présence ?

 Nous avons eu le souci de faire ressortir les enjeux de ces situations pour nous et nos familles, mais aussi pour toutes les personnes impliquées. Ces enjeux sont

  • personnels (comment rester soi-même dans un engagement, comment donner cohérence à sa vie, comment s’intégrer au retour de l’étranger…),
  •  relationnels (violence verbale en politique,, gérer les jusqu’au-boutistes dans le syndicat,  travailler en équipe en entreprise…),
  • éthiques (évaluation des organismes où nous nous engageons en termes de pouvoir, d’utilité sociale, de promotion de la dignité de l’homme…),
  • sociaux (réciprocité de l’échange, qualité de l’information …),
  • politiques (définition des priorités, agir sur les causes, manque de temps et de moyens, élections …).

Le rôle de l’ACI est réaffirmé comme

  • un lieu d’écoute qui permet à des personnes isolées dans leurs responsabilités de les relire, à des gens d’horizons différents de dialoguer, de prendre du recul, de se remettre face aux priorités,
  • un espace de discernement qui aide à comprendre d’où on vient, qui permet un regard critique sur l’information, qui souligne les dimensions collectives,
  • un lieu d’éveil pour l’engagement qui travaille à l’émergence d’hommes et femmes en responsabilité. Mais aussi
  • un lieu pour s’enrichir par le partage, rendre grâce de ce que nous voyons à travers nos engagements, repartir rempli d’espérance et de dynamisme en prenant conscience d’avoir semé.

 Plusieurs de nos ateliers ont identifié un service d’utilité sociale que l’ACI pourrait initier :

  • lieux de relecture pluraliste d’engagement associatif, syndical ou politique,
  • observatoire de la vie associative,
  • suivi des parcours d’intégration des étrangers, (et des expatriés de retour en France ?)
  • travail en commun à partir de l’exigence de justice entre CCFD-Secours catholique ( et autres structures tels qu’épicerie sociale, CCAS, …).

Il resterait après s’être assurés que cela n’existe pas déjà, de voir avec qui les lancer !

 Beaucoup d’ateliers ont suscité l’envie de continuer une réflexion entre personnes qui partagent les mêmes références, ou les mêmes engagements, sans toutefois ajouter trop de réunions. Ces suites imaginées renvoient soit à l’équipe, soit à des relais, soit à la fédération, au diocèse ou à l’espace interdiocésain, soit le plus souvent à l’Internet (site, forum, blog, skype…).


 ATELIERS ENGAGEMENTS SOCIETAUX

ATELIER ENGAGEMENTS ASSOCIATIFS

Engagés en associations surtout caritatives et humanitaires, nous sommes enrichis par le partage. Nous éprouvons le besoin de relire nos engagements, de vérifier l’éthique de l’association, l’exercice du pouvoir, la dignité des personnes. Souvent retraités, nous devons faire un effort pour ne pas penser à la place des jeunes.

ELUS POLITIQUES ET SYNDICAUX

Elus (en général de communes petites ou moyennes, ou de syndicats), nous vivons des situations très contrastées : des réalisations bien concrètes, des manques de moyens qui obligent à choisir (entre les personnes âgées et les SDF par exemple), un manque d’intérêt de la population pour certains services publics (la culture…), des débats de société, jusqu’à un véritable travail de fond qui débouche sur des consensus.

Appelées pour notre jeune âge ou notre sexe, nous jouons les potiches (les informations arrivent au compte-goutte, les décisions sont déjà prises) ou bien nous avons notre mot à dire en tant que femmes (urbanisme, santé…). Nous sommes pris dans un jeu politique, une violence verbale souvent, mais nous souhaitons privilégier la personne. Dans un milieu parfois anticlérical, nous n’osons pas afficher notre foi, mais nous avons des relations de confiance. Elus syndicaux, nous devons gérer les jusqu’au-boutistes, défendre un adversaire, défendre le service public, amener la direction à exprimer le sens de nos missions… L’équipe ACI est un lieu de relecture de nos engagements, un espace de discernement, pour comprendre d’où on vient, permettre à des gens d’horizons différents de dialoguer, se réajuster par rapport aux priorités, souligner les dimensions collectives, pousser les membres à s’engager.

DEPART/RETOUR DE L’ETRANGER

Nous avons vécu à l’étranger parce qu’enfants de colons ou de fonctionnaires (militaires,…) ou de militants d’ONG, ou de familles cosmopolites, ou par choix personnel avec différents degrés de liberté ( coopération, engagement dans des ONG, mariage, profession, émigration). Il y a trois temps, qui nécessitent chacun un discernement spécifique : le départ (ses motivations, son projet, ses repères); l’inculturation; le retour en France : on n’a rien vécu en commun pendant des années, on n’a pas d’amis. Les enfants, de quelle culture vont-ils être ?

Pour les étrangers en France, il faut distinguer entre les séjours temporaires, où les étudiants vont rentrer dans leur pays, contribuant à une co-croissance et ambassadeurs de la culture française, et les demandeurs d’asile à cause de la crise dans le monde.  Le soutien des personnes en situation précaire ne résout pas les causes. Cela renvoie  à notre responsabilité mutuelle pour le maintien dans le pays.

En tant que citoyens et membres de l’ACI, nous avons le souci  d’une législation plus humaine,  d’un dialogue interculturel,  d’un appui à la création de conditions pour un développement durable, de relations partenariales avec transfert mutuel de compétences, d’être attentifs aux transferts qui peuvent être néfastes, d’être attentifs aux paroisses étrangères et aux prêtres étrangers en France, de favoriser des échanges de techniciens dans notre engagement dans les municipalités.

ELUS D’ONG ET ASSOCIATIONS

Les organismes sont divers, l’atelier a noté les points communs : la difficulté des relations entre salariés et bénévoles, les financements qui diminuent, le cumul  des responsabilités et la difficulté de passer la main, la fonction de lien social, la richesse des relations avec des personnes de cultures différentes, le sentiment d’être utile et de servir une cause, le partage grâce à l’ACI. Il souligne la richesse de travailler avec des personnes de sensibilité politique ou religieuse différente, mais agissant dans le même sens. Il a noté que les conseils d’administration sont des lieux de vrais débats.

DIVORCES REMARIES

Les personnes qui ont vécu le divorce expriment le besoin du récit, le bonheur de trouver une écoute, un accueil chez le prêtre ou dans la Parole de Dieu, une communion (en équipe, en relais) plutôt qu’une Eglise qui juge, et pourquoi pas une forme de célébration, de prière… Le divorce, nouveau lieu d’évangélisation ?

NOUVELLES BOURGEOISIES

Alors que la bourgeoisie de tradition est pétrie du sens de la sociabilité et de l’entre-soi, la bourgeoisie nouvelle – issue soit de la bourgeoisie traditionnelle avec qui une génération plus jeune prend ses distances, soit de l’ascension de classes moyennes à des postes de décideurs (financiers, cadres supérieurs, chefs d’entreprises)- se caractérise par sa liberté de ton. Elle fait sauter le poids des conventions, elle est libre de ses choix, parfois provocatrice. Elle accorde aussi beaucoup d’importance à la culture, mais reconnait plus aisément les différences, dans le couple, dans les milieux professionnels, et dans les voyages. Elle est plus souvent confrontée à des mariages mixtes, des activités avec des non-chrétiens … mais elle ne se dissout pas dans ces interrelations : elle garde une grande confiance en elle-même et, si elle investit des quartiers modestes, elle retrouve l’entre-soi au moment de choisir l’école de ses enfants.

LA RESPONSABILITE SOCIETALE DES ENTREPRISES

Même si le compte-rendu ne fait pas état de la norme internationale sur la RSE, il souligne les 3 P (le profit, les personnes, la planète) et pose la nécessité de construire à l’initiative du manager, dans la culture de l’entreprise,  une démarche humaniste, qui valorise chacun, promeuve des relations de respect et de synergie entre direction, toutes catégories de salariés, fournisseurs et clients.

EVENEMENTS D’ACTUALITE

Face aux évènements d’actualité, nous sommes soucieux d’une information qui nous dise le pourquoi, les responsabilités, les erreurs commises et les mesures prises pour les corriger, le cheminement propre des autres peuples, les signes d’espoir. Qui nous permette de répondre à la question : "Que pouvons-nous faire". Nous refusons l’information non recoupée, biaisée ou utilisée pour monter les gens contre les autres. Lorsque l’évènement touche un proche,  nous voulons accueillir l’évènement sans juger, de façon empathique, laisser la porte ouverte, remettre la personne debout.

ATELIERS RESEAUX PROFESSIONNELS

ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE

L’atelier a été riche, et correspond  de l’avis des participants à un besoin qu’ils aimeraient poursuivre au moyen de la grille proposée, en équipe ou en "relais".

PROFESSIONS LIBERALES

Entre professions libérales très diverses, des points communs sont apparus :

  • Les études sont souvent longues et difficiles mais permettent l’exercice d’un  «  métier choisi » : ce sont des gens heureux dans leur métier !
  • Le facteur humain est  prioritaire :  bonheur d’approfondir des relations humaines(créer du lien). Nous sommes attachés à la confiance qui nous est faite qui est la source de notre responsabilité.
  • Le rapport” temps-argent” est bien spécifique à ce type de profession. « Habiter le temps » est un beau challenge  car la gestion du temps est difficile dans ces professions (timing avec chaque client, balance temps professionnel/privé, frontières parfois floues écoute /professionnel).
  • Les contraintes administratives sont difficilement supportées en particulier pour les professionnels de santé (pression des caisses d’assurance maladie ).
  • Les problèmes financiers des clients ou patients en situation critique sont un facteur de questionnement constant pour l’ensemble de ces professions (indigents ,CMU,…)
  • Le statut de libéral n’est pas toujours bien compris ni bien vu : impossibilité en équipe d’évoquer leurs problèmes professionnels (gestion du temps, relation temps /argent) car pour les autres, leur situation est enviable et ils ne peuvent «se plaindre ».
  • Questions récurrentes : "comment je porte au niveau professionnel mes convictions “ , "à quel moment je peux en faire état, m’exprimer, être témoin, ou au contraire il est préférable que je m’abstienne" ; quel type “d’action”, je peux ou non mettre en œuvre.

Bien que beaucoup de participants n’avaient pas choisi cet atelier en premier choix, la satisfaction est générale. Le fait de réunir les professions libérales apparait comme un bon compromis entre les réunions dans un cadre strictement professionnel , qui peuvent tourner à la réunion syndicale et où on ne peut pas toujours s’exprimer librement (on se connait, on est entre concurrents, …) et  la réunion d’équipe. De telles réunions transversales contribuent à construire le "nous".

Pour aller plus loin, sans ajouter trop de réunions car souvent les libéraux sont déjà très pris par la formation continue, quelles solutions?

  • Présence de plusieurs professions libérales au sein d’une équipe.
  • Peut-être provoquer des rencontres exceptionnelles par diocèse.
  • Un relais en diocèse ou fédération ( veiller à inviter des professionnels de professions différentes pour un partage en vérité !
  • Un site internet de discussion.

PROFESSIONS DE LA FINANCE

L’expérience dans le domaine de la finance était très diverse. L’atelier a été particulièrement intéressant, avec une compréhension des problématiques rapide et claire sans avoir à les expliquer ou à ennuyer l’équipe sur des préoccupations professionnelles très spécialisées.

Les participants expriment le bonheur qu’ils trouvent dans le management de leurs équipes ( notamment un comportement respectueux, même en cas de restructuration) et dans les relations avec les clients (là aussi, un souci de respect du client à transmettre à ses collaborateurs).

Les difficultés sont plutôt liées à la contrainte extérieure : un siège qui n’écoute pas son réseau, un manque d’éthique, de respect des gens et de courage qui cèdent devant le carriérisme, mais aussi un arbitrage difficile entre les différents enjeux de l’entreprise, en clair, entre l’humain et la rentabilité, et donc des décisions à prendre au niveau professionnel qui ne sont pas toujours en adéquation avec ce que l’on pense, dans un monde où les marchés spéculent sans limite, y compris sur l’alimentation. Nous avons relevé un appauvrissement spirituel des Chrétiens dans ce contexte où l’absence de culture économique des interlocuteurs rend les débats sociétaux opaques.

Nous avons observé  que l’on est parfois des deux côtés, acteurs et collaborateurs de ces situations, entrepreneur faisant du rendement avec le financier, plus largement Chrétiens en désaccord avec leur métier, et même retraités parties prenantes (par les retraites complémentaires) à un système que l’on ne connait pas.

Nous avons retenu l’enjeu de l’information (et de la formation), celui de la priorité à donner à l’investissement dans l’économie réelle, celui de la définition de l’utilité sociale dans une économie solidaire, et plus largement celui de nos marges de manœuvre que nous n’épuisons pas. Certains ont aussi souhaité une régulation mondiale de la finance, voire la création d’une autorité mondiale indépendante comme le préconise la récente note du Conseil Pontifical Justice et Paix (Pour une réforme du système financier et monétaire international dans la perspective d’une autorité publique à compétence universelle).

 Nous avons conclu que ces échanges entre personnes concernées par la finance peuvent être prolongés, en prenant le temps d’une réflexion structurée (regarder, discerner, transformer) et en toute confiance et en vérité entre les participants comme l’ACI sait le faire.  Les participants ont souligné  l’importance de s’informer – et la contribution que le Courrier pourrait y apporter en publiant l’éclairage de membres de l’ACI spécialistes de ces questions pour permettre aux équipes de progresser dans la révision de vie , la nécessité de se rapprocher d’autres mouvements pour traiter de ces questions (CCFD, EDC ont été cités), le désir de faire évoluer le management, le souci d’associer localement des personnes de nos relations pour faire progresser les mentalités, des échanges sur le Net, voire une pétition en direction de notre banque ou du gouvernement…

L’INTERVENTION DU P. HENRI-JERÔME GAGEY

Le texte ci-après a fait l’objet d’un véritable travail éditorial auquel ont participé Robert Eid, Christiane Grimonprez, Jean-Marc Duroy. Il a été repris et validé par l’auteur. Cela a demandé quelques semaines de travail : merci pour votre patience !

Intervention aux Assises de l’Action Catholique des Milieux Indépendants à Poitiers le 12 novembre 2011.

P. Henri-Jérôme Gagey,

Prêtre du diocèse de Créteil,
Professeur au Theologicum de L’Institut catholique de Paris

 

Question 1

Jean-Marc Duroy : Comme beaucoup de mouvements d’Église, et d’associations, l’ACI connait depuis une quinzaine d’année une lente mais constante érosion. Ce n’est pas une vague de démissions comme l’ACI a pu en connaitre dans le passé, mais une difficulté à rejoindre les jeunes dans un monde qui a considérablement évolué.

Que s’est-il passé dans l’Église et dans la société pour que les mouvements qui marchent fort soient aujourd’hui les plus identitaires et que nous passions parfois pour les derniers des Mohicans ?

Quel peut être le rôle d’un mouvement d’action catholique en milieux indépendants dans ce contexte ? L’Église est un orchestre, si nous essayons de jouer la partition des autres, à quoi servons-nous ? Mais quelle est dans ce concert la partition de l’action catholique ?

P. Henri-Jérôme Gagey. Après avoir évoqué la lente mais constante érosion de votre mouvement, vous vous demandez « Quel peut être le rôle d’un mouvement d’action catholique en milieux indépendants dans le contexte actuel ? » Prendre au sérieux une question de ce genre, c’est considérer qu’elle n’a pas de réponse toute faite mais invite au contraire à une vraie recherche, à une redéfinition de vos orientations. C’est un travail qui vous incombe. Ce que je peux faire, comme théologien, c’est en éclairer certains enjeux afin de vous aider à voir où se trouve le problème; un problème qu’il serait trop court d’expliquer par un rejet de la hiérarchie qui aurait fait d’autres choix et vous aurait abandonnés. A mon avis, la question est plus radicale. Elle demande de vérifier dans quelle mesure les objectifs missionnaires qui furent à la fondation de l’action catholique spécialisée – et de l’action catholique des milieux indépendants – sont encore pertinents dans la situation actuelle. Les objectifs d’une association peuvent perdre leur actualité de deux manières :

  • Soit ils ont été mal définis au départ sans tenir compte de la réalité et le jour où l’on s’en rend compte il faut changer de cap à 180° en reprenant tout à zéro ou bien, d’une manière plus radicale encore, il faut « fermer boutique ».
  • Soit les objectifs étaient correctement définis et constituaient une réponse adaptée à la situation de départ mais, après un certain temps, ils ont été atteints. Il faut alors relire les intuitions fondatrices et voir sur quels objectifs nouveaux elles peuvent être mobilisées. C’est, je pense, la situation de votre mouvement.

La création des mouvements d’action catholique spécialisée correspondait à une vraie urgence missionnaire. Leur développement extrêmement rapide au milieu du XXe siècle, d’abord avec les jeunes puis avec les adultes, le montre et ils ont porté leurs fruits en contribuant particulièrement à renouveler la manière d’être de l’Église, en France. Mais ce qui est fait n’est plus à faire. Il faut donc envisager le passage à une nouvelle phase.

L’action catholique spécialisée a été créée pour faire face à la déchristianisation, c’est-à-dire à la brutale perte en crédibilité du message et des pratiques de la foi, pour des générations qui n’avaient pas été moins bien formées que les précédentes. Pendant des siècles, dans notre pays, le catholicisme était profondément inculturé dans la société globale où il plantait de profondes racines. En à peine deux siècles, il y semble être devenu une réalité étrangère, qui perd sa signification et sa pertinence, pour certaines couches sociales du moins. Au XIXe siècle, c’est-à-dire au moment où le processus s’amorce, il atteint essentiellement les couches de la bourgeoisie instruite à l’école des Lumières puis ce que l’on appellera plus tard la classe ouvrière, c’est-à-dire les deux milieux sociaux les plus représentatifs de la transformation du monde qui étaient en train de s’établir, passant d’un monde féodal essentiellement rural à un monde de plus en plus urbanisé et industrialisé.

Dans un premier temps, au cours du XIXe siècle, la majorité des catholiques et de leur hiérarchie ont expliqué la déchristianisation par l’activité des ennemis de la religion. C’était, disait-on, leur activité néfaste qui était la cause de l’apostasie des masses. On en concluait qu’il fallait tenir bon, assurer l’emprise de l’Eglise sur le corps social et résister sans faiblir aux évolutions en cours caractérisées par le développement d’une mentalité scientifique et démocratique liée au mythe du progrès. Mais cette explication polémique de la déchristianisation ne peut pas tenir longtemps. Progressivement s’impose l’idée que si la foi reçue tend à perdre son sens et sa plausibilité et se trouve progressivement abandonnée par beaucoup, cela doit avoir une cause plus profonde : le lien historique du message chrétien avec une mentalité « prémoderne » qui était est en train de s’effacer dans certaines couches de la population. De la sorte, dans la culture nouvelle qui se constituait, le pur et simple maintien de la manière reçue de formuler et de vivre l’Évangile devenait intenable. Il fallait donc en finir avec l’attitude de résistance intransigeante à la culture moderne. Il le fallait d’autant plus que cette attitude intransigeante conduisait chez beaucoup au rétrécissement de la vie chrétienne, réduite à un ensemble de convictions spirituelles et morales privées qui n’animaient plus l’ensemble de leurs activités et de leurs responsabilités.

D’où la nécessité d’entrer en dialogue avec la culture moderne qui sera si fortement exprimée par Jean XXIII dans le discours d’inauguration du Concile Vatican II. Progressivement, on en vient à considérer que, même si sur certains points les principes du monde moderne s’opposaient à la conception évangélique de la vie, ils n’étaient pas d’abord l’expression d’un refus du christianisme, mais qu’ils en constituaient plutôt le fruit encore vert. C’est ce que montre la lente découverte par l’Église que, pour s’en tenir à cet exemple, les droits de l’homme et l’aspiration à la démocratie politique, trouvaient leurs racines dans l’affirmation biblique de la dignité de la personne humaine. Cette attitude d’ouverture au monde s’est épanouie tout long du XXe siècle. Elle a eu des aspects proprement intellectuels et théologiques, elle a eu aussi des aspects pastoraux et s’est trouvée, d’une certaine manière, consacrée par le Concile Vatican II.

L’ACI et l’ensemble des mouvements d’Action catholique spécialisée, ont largement pris leur place dans cette dynamique d’ouverture au monde. Leur objectif était de sortir de l’enfermement de la vie chrétienne dans le culte et la morale pour retrouver la dynamique de l’Évangile comme un souffle qui peut animer nos existences dans toutes leurs dimensions et pas seulement dans la sphère de la vie privée. À la base de cette dynamique, se trouve la conviction forte que toute personne humaine peut être considérée comme naturellement chrétienne, parce qu’elle est en son fond naturellement orientée vers Dieu. Voilà pourquoi elle doit en principe pouvoir entendre l’Évangile qui lui révèle de manière explicite la vérité de son existence qui est déjà-là, enfouie.

C’est dans cette ligne que Marie-Louise Monnet définissait l’objectif de l’ACI : Il s’agissait de s’adresser à des catholiques attiédis, dont la foi chrétienne tendait à se limiter à la pratique du culte et à l’affirmation de principes moraux fondamentaux, afin qu’ils découvrent l’Évangile comme une puissance d’inspiration et de renouvellement qui saisit l’existence dans sa totalité. Cette première tentative de « nouvelle évangélisation » engagée par l’Action Catholique, car c’est exactement de cela qu’il s’agissait, partait d’une considération plutôt optimiste sur le décalage entre la culture moderne et la tradition chrétienne, une considération basée sur ce qu’on peut appeler un « principe de convergence » entre, d’une part, l’appel de Dieu qui tombe d’en haut et, d’autre part, la dynamique de spiritualité intérieure qui anime chacun. Sur cette ligne, être apôtre c’est s’acharner à découvrir les signes de la présence de Dieu à l’existence de nos contemporains avec la conviction que si l’on est capable de rejoindre les aspirations les plus profondes, non seulement de personnes isolées, mais d’un milieu de vie, on rejoint un dynamisme qui se révèle très proche de l’Évangile. Du coup, une redécouverte de l’Évangile comme Parole pour notre temps devient possible.

Au principe de cette attitude très profonde on trouve la conviction que le désaccord entre la conception chrétienne de l’existence et le monde moderne était fondé sur un malentendu et que si on éclairait les choses, cela irait vite mieux. C’est pourquoi les jocistes des années 30 à 60 pouvaient chanter : « Nous referons chrétiens nos frères, nous bâtirons des cathédrales ». Ils étaient persuadés que la mésentente de la classe ouvrière et du christianisme était le fruit d’un malentendu qui pourrait être relativement vite écarté. La force de cette attitude, parce qu’elle n’aurait pas inspiré pendant aussi longtemps la pastorale de l’Eglise de France si elle avait été sans force, c’était de mettre en œuvre un christianisme de pleine vie : Dieu ne se rencontre pas seulement dans les églises, dans les événements religieux, dans la prière, la lecture des Écritures et les sacrements. Dieu se donne à rencontrer sur le visage de nos frères et nos sœurs, dans le dynamisme spirituel qui les pousse à prendre des responsabilités, dans leur capacité parfois insoupçonnée d’attention, de délicatesse et de dévouement. Il faut donc se faire chercheur de Dieu en pleine vie, et devenir capable d’accueillir les signes de Dieu dans les dynamismes culturels et sociaux collectifs et pas seulement individuels, mais aussi au ras de la vie, y compris la vie de ceux qui ne partagent pas notre foi chrétienne.

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Le problème c’est que nous ne sommes plus à l’époque de Marie-Louise Monnet. Alors, comme je viens de le dire, les chrétiens des milieux indépendants, comme les chrétiens des autres milieux d’ailleurs, sont enfermés dans une pratique très ritualiste, dévotionnelle de la foi qu’il faut ouvrir la foi à d’autres dimensions. Mais cette mission de l’ACI est une mission de deuxième souffle. Elle suppose l’existence d’un grand nombre de chrétiens assoupis, qu’il faut réveiller. Or ce n’est plus notre situation. Aujourd’hui ; ceux qui sont « restés » catholiques, en résistant aux grands bouleversements culturels qui nous affectent tous, n’ont pu y parvenir que parce qu’ils ont bénéficié de toute cette dynamique pour vivre aujourd’hui un christianisme en pleine vie, ouvert à toutes les dimensions de l’existence. Bien des fruits du travail apostolique conduit par l’action catholique spécialisée sont devenus le bien commun de toute l’Eglise.

Aujourd’hui, ceux avec qui nous avons à partager en profondeur sur notre foi, pour éventuellement en rendre compte et en témoigner, ne sont plus des chrétiens assoupis. Ils sont bien davantage ce qu’on peut appeler des "postchrétiens". Ils continuent de se reconnaître dans ce que certains appellent les valeurs chrétiennes d’amour, de tolérance et d’ouverture aux autres mais ils estiment pouvoir en vivre en se dégageant de ce qui leur apparaît un carcan : les dogmes, les sacrements, la liturgie, l’appartenance à la communauté ecclésiale et la soumission à sa hiérarchie. C’est la thèse des philosophes tellement célèbres aujourd’hui que sont Luc Ferry et Frédéric Lenoir. Ces hommes-là nous disent : bien sûr l’Évangile véhicule des valeurs extrêmement importantes qui ont façonné notre culture, mais pourquoi continuer à les vivre dans un cadre religieux alors qu’elles peuvent tenir toutes seules ? À leur suite, un grand nombre de personnes reconnaît la convergence entre les valeurs de l’humanisme contemporain et ce qu’ils appellent les valeurs de l’Évangile dans lesquelles la plupart ont été éduqués mais ils se demandent ce que cela apporte vraiment de référer ces valeurs au Dieu de Jésus-Christ, de les vivre dans une démarche explicitement chrétienne. En rester à un humanisme agnostique ou vaguement religieux ne suffit-t-il pas ? Qu’est-ce que la foi chrétienne apporte en plus ? Voilà pourquoi, si notre christianisme se limite à mettre en évidence la convergence entre nos valeurs évangéliques et les valeurs de l’humanisme, il devient un christianisme "soft", sans épaisseur, sans tragique, un christianisme incapable de lire les textes « durs » de l’Évangile.

Pour vérifier ce que je viens de dire, je vous suggère de prendre la peine de lire complètement un des Évangiles synoptiques, Mathieu, Marc ou Luc. Lisez-le comme si c’était un livre nouveau pour vous et osez relever les passages que vous ne supportez pas spontanément… parce que le Christ y annonce un Évangile qui n’est pas tout à fait le vôtre : plus dur, avec des différences plus marquées, des appels plus radicaux.

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Parmi les partenaires de nos dialogues, d’autres, d’une manière plus radicale, mettent en doute la prétendue convergence que nous établissons entre valeurs humaines et valeurs chrétiennes. Ils sont en désaccord avec des points essentiels du message évangélique. Pour eux, le message chrétien est un scandale ou un mensonge qui nous écarte du goût de la vraie vie. Quand vous discutez avec des gens influencés par un philosophe comme Michel Onfray, vous vous découvrez interpelés par quelqu’un qui vient contester frontalement vos « valeurs évangéliques », et du même coup vous faites à nouveau l’expérience d’une différence évangélique et pas seulement d’une convergence.

Voilà à mon sens, le paysage actuel ; il nous met face à de nouvelles interrogations bien nécessaires pour répondre à la question un peu troublante que posait votre secrétaire national : quel est le rôle d’un mouvement d’action catholique en milieux indépendants dans le contexte actuel ?

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Question 2

P. Olivier Vendôme : La cohérence entre les événements de la vie quotidienne et la foi au Christ est plus difficile, aujourd’hui puisque l’Évangile devient étranger aux références de la société, de la vie commune, étranger aux mutations profondes de la vie tant au niveau local qu’au niveau global. Il ne suffit donc plus de chercher des continuités entre vie et foi. Où sont les ruptures de continuité entre les valeurs et la foi chrétienne ? Quels chemins ouvrir pour une nouvelle cohérence vie/Foi sans réduire la Foi au religieux, ni diluer la Foi dans un humanisme militant et généreux ? L’expérience chrétienne peut-elle encore interroger, élargir, donner sens à l’expérience humaine ?

Pierre Fleutot : Les plus anciens parlent de l’expérience en ACI comme d’une libération et cela rejoint ce que tu disais tout à l’heure sur les pratiques plus dévotionnelles ou sacramentelles. Aujourd’hui des personnes de générations plus récentes ou de nouveaux membres parlent plutôt d’une re-création. L’équipe est le lieu où se recrée un lien intérieur, en écoutant, en ayant la possibilité de dire ce que l’on porte. Dans ce monde troublé les jeunes ont besoin d’entendre des choses claires, de trouver des repères qui permettent de choisir.

P. Henri-Jérôme Gagey : Aujourd’hui ce qui est perdu, ce n’est pas seulement la cohérence entre notre vie quotidienne et le message du Christ. Nous faisons l’expérience d’une perte encore plus radicale : c’est la cohérence même de nos existences quotidiennes qui est menacée. Tous, nous sommes ballottés entre divers types d’engagements professionnels, culturels, associatifs, politiques et familiaux. Nous vivons plusieurs vies en parallèle et, entre ces vies parallèles, l’unité n’est plus donnée d’avance, comme c’était le cas encore dans les années 50 alors que pour la plupart des personnes de milieux indépendants l’unité de leur existence était assurée par le fait que l’essentiel de leurs activités se déroulaient à peu près dans le même espace. Les relations de travail recouvraient les relations de voisinage, de paroisse, d’engagements associatifs etc. Aujourd’hui nos réseaux se croisent de moins en moins. Cette unité de lieu se perd. Ce qui, il y a encore 30 ou 40 ans, n’atteignait que les personnes en très haute responsabilité professionnelle résidant dans des métropoles urbaines s’étend à toutes les couches de la population. Nous devenons nomades, capables d’endosser successivement plusieurs rôles dans des sphères d’activité presque totalement indépendantes les unes des autres. Comment tisser l’unité d’une vie à travers tout cela ? C’est peut-être un des problèmes essentiels pour nous tous ici.

L’une des premières expériences que vous faites en équipe, c’est d’avoir un lieu de rencontre qui vous situe face à votre existence, considérée comme un tout dont vous êtes responsable. Dans notre société se multiplient les groupes de parole et c’est une bonne chose ; ils permettent à des personnes de faire le point face à tel aspect de leur vie : problèmes de couple, éducation des enfants, difficultés avec l’alcool ou d’autres drogues, traversée d’une période de chômage. Mais dans vos équipes, c’est la totalité de vos existences que vous êtes invités à rassembler, pour en construire l’unité qui n’est plus donnée d’avance. Cette pratique me semble profondément chrétienne. Elle vous permet en effet, d’identifier et de discerner, à l’écoute de la Parole, les multiples appels que vous recevez, tout au long des événements qui scandent votre vie.

Pour construire l’unité de nos vies il faut opérer un discernement et établir des priorités entre tous les engagements et responsabilités qui nous incombent, au lieu de nous laisser glisser au fil des événements qui nous conditionnent et nous sollicitent. C’est précisément ce travail essentiel que vous accomplissez dans vos équipes et vos rassemblements. Avec cela, nous aurions déjà une première base pour répondre à la question : l’expérience chrétienne peut-elle encore interroger, élargir, donner sens à l’existence humaine. Dans vos équipes, au cœur de vos partages de vie, la parole de Dieu intervient comme la parole qui convoque chacun à assumer la totalité de son existence de manière responsable. Si l’expérience chrétienne commence avec la certitude d’être aimé, de ne pas être jeté dans la vie, mais appelé à vivre… alors il est fondateur de bénéficier du soutien d’une équipe fraternelle où, à l’écoute de la Parole, chacun découvre, contemple et discerne les dynamismes qui le font vivre, les appels qui le mobilisent et le poussent à se dépasser. Mais il faut faire un pas de plus.

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Nous l’avons évoqué dans le premier point, le défi actuel des mouvements d’Action catholique n’est plus de réveiller des chrétiens enfermés dans une tradition un peu poussiéreuse. Ils sont confrontés à un problème plus radical : l’affadissement du message chrétien dans un humanisme de l’amour qui méconnaît la fragilité de l’amour et sous-estime le danger de son inversion ou de sa perversion. Je m’explique : Aucune époque de l’histoire de l’humanité n’a réalisé, au point où nous le faisons aujourd’hui, que l’amour est ce qui donne son poids à l’existence : films, chansons, romans, ne parlent que de cela… au moins dans notre univers imprégné par deux mille ans de Christianisme. Mais précisément, le Christianisme ne se réduit pas à un humanisme de l’amour. Aimer et être aimé est sans doute le plus désirable, mais aimer ne va pas de soi. La promesse de l’amour tient-elle ses promesses ? Peut-elle être crue jusqu’au bout ? Ne se trouve-t-elle pas si cruellement démentie à longueur de jours, qu’il serait plus raisonnable de voir moins large et moins haut ?

L’amour, il faut y croire à l’épreuve de la lassitude, de la trahison et du mensonge. Mais il faut y croire aussi à l’épreuve de son retournement ou de sa perversion. Tel est le véritable drame auquel est exposé l’amour : on peut aimer mal, d’un amour qui, au lieu de donner la vie, étouffe et détruit ceux vers qui il se porte. Le nationalisme déchaîné, c’est une manière aveugle d’aimer mal son peuple. L’inceste c’est une manière atroce d’aimer mal ses enfants. Le carriérisme, c’est une manière cynique d’aimer mal ses responsabilités en se servant au lieu de servir. L’amour est normalement ouvert sur son objet qu’il accueille avec respect en se tenant à la bonne distance. Le mal-amour, c’est l’amour qui se retourne sur lui-même, vide l’objet de sa substance, le dévore, le consomme et le détruit. Or, si notre époque valorise à l’extrême l’amour comme ce qui confère à l’existence sa grandeur, elle tend à ignorer ou à dissimuler la fragilité de l’amour, sa vulnérabilité au retournement ou à la perversion.

Voilà pourquoi la vie des disciples de Jésus ne se limite pas à contempler avec gratitude et émerveillement la présence de l’amour à toute vie. Elle est une marche à la suite du Christ, pour s’entraîner à identifier le risque de la perversion, afin de le surmonter. Elle est un engagement dans le combat spirituel où chacun affronte la dénaturation et la perversion toujours possibles de l’amour qui sont finalement notre tentation permanente dans les petites ou dans les grandes choses.

Pour vérifier ce que je vous dis là, relisez vos révisions de vie en vous posant cette question : comment sont-elles pour nous une école où nous apprenons à aimer en vérité ? Quel travail font-elles sur nous qui aboutit à la rectification de certaines de nos attitudes ? Comment, à la lumière des Écritures, nous apprennent-elle à aimer en vérité, c’est-à-dire comme le Christ nous a aimés ?

Question 3

 

Christiane Grimonprez : L’ACI nous a formé à une attention à la vie pour déceler la présence du Seigneur… mais de nouvelles questions apparaissent :

 

  • La relecture qui part de la vie pour aller vers un acte de foi est-elle immuable ? Ne peut-on pas aller de la Bible à la vie ? (Dans certaines équipes la méditation de Job a libéré la parole sur des souffrances de nos vies).
  • Des équipes nouvelles sont en demande de formation par rapport à la Bible. Sans se transformer en groupes bibliques, n’y a-t-il pas quelque chose à entendre ?

P. Henri-Jérôme Gagey : A ces deux questions la réponse est oui. Mais avant de développer ce point, un préalable : Comment désigner ce qui fait le chrétien ou la chrétienne ? Habituellement nous nous désignons ou nous sommes désignés par les autres comme des "croyants". C’est bien vrai car nous le sommes ainsi que nous le disons durant l’eucharistie « Credo in unum Deum… et in Jesum Christum ». Mais cette désignation risque d’accentuer de manière sans doute unilatérale l’élément du contenu de la foi dans la vie chrétienne en laissant de côté l’aspect par lequel elle est le siège d’un travail incessant de conversion. Voilà pourquoi, sans exclusive bien sûr, j’ai tendance à privilégier pour nous désigner la dénomination de « disciples de Jésus ». J’ai au moins deux raisons à cela :

  • D’abord il y a d’autres manières d’être croyants que la nôtre. Même les athées les plus convaincus sont, à leur manière, des croyants parce qu’ils mettent leur confiance et leur espérance dans des idéaux et des promesses que le savoir ne contrôle ni ne valide. Eux aussi, ils risquent leur vie sur un horizon de confiance.
  • Ensuite parler d’un « disciple » c’est parler de quelqu’un qui se met à la suite d’un maitre et se laisse former et transformer par lui, et pas seulement « enseigner » au sens restreint et scolaire du mot.

Mais revenons à votre question. Vous dites : l’ACI nous a formés a une attention à la vie pour y lire la présence du Seigneur. Mais découvrir la présence du Seigneur à nos vies, découvrir le goût divin de la vie, cela demande tout un travail, toute une initiation. Ce que je voudrais illustrer à l’aide de la parabole de la dégustation du bon vin.

Si vous prenez une bouteille d’un très grand cru, que vous servez à 4° ou à 30°, après l’avoir correctement secouée, dans un verre mal lavé, vous ne ferez pas la différence avec la première piquette venue. Si vous voulez déguster un bon vin, vous choisissez le cru avec soin. Vous le débouchez le moment venu pour le chambrer ou, au contraire, vous le mettez dans un sceau à glace pour le rafraîchir. Le moment venu, vous le versez avec délicatesse dans un verre en cristal, vous en contemplez la robe. Vous le faites tourner dans le verre pour l’aérer et contempler la descente des esters. Vous le placez ensuite sous votre nez, en dilatant vos narines. Enfin, vous en avalez une gorgée que vous mâchez lentement et à ce moment-là, votre bouche devient comme un paysage. Ainsi, son goût, le bon vin ne le révèle qu’à ceux qui prennent le temps de le déchiffrer, de l’accueillir et de le garder. Et encore, n’ai-je fait référence qu’aux gestes de la dégustation. Car aux gestes il faut ajouter les mots qui permettent de distinguer les notes, les aromes et la texture du vin. Or, il faut apprendre à faire l’ensemble de ces distinctions pour que le vin révèle tout ce qu’il comporte. C’est un travail. Cela s’apprend. Et ceux qui n’ont pas le temps de se livrer à ce travail et à cet apprentissage ou qui ne veulent pas le prendre ne pourront jamais accéder à cette révélation.

Il en va de la vie chrétienne comme de la dégustation du bon vin. Vous ne découvrirez jamais le goût divin de la vie si vous ne prenez pas le temps, si vous ne prenez pas les postures, et si vous n’apprenez pas les mots qui vous permettront de le discerner et de le découvrir. Les mots nous sont donnés par les Écritures, relayées par les témoignages des chrétiens au cours des âges. Elles mettent en récit nos joies et nos drames, nos espérances et nos déceptions, nos ténacités et nos révoltes. Elles nous permettent d’en parler comme dans l’exemple du Livre de Job que vous avez donné.

Les attitudes à prendre pour découvrir le goût divin de nos existences nous sont données fondamentalement par la liturgie dans laquelle nous entrons « au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit ». Ensuite on s’incline, ensuite on se redresse, puis on s’incline à nouveau devant la présence qui se manifeste etc. Ainsi la liturgie nous donne de prendre position face à la Parole. Alors, nous pouvons confesser notre péché, confesser la gloire de Dieu et confesser notre foi. C’est le cadre de la liturgie qui nous accorde le temps et les postures nécessaires pour accueillir la Parole et la laisser descendre en chacun de nous lors de la communion où nous mangeons la Parole pour qu’elle devienne notre vie. Sans familiarité avec la Parole et la liturgie, le partage de vie risque de devenir bavardage.

À l’époque de Marie-Louise Monnet, cette double familiarité avec l’Écriture et la liturgie caractérisait les « chrétiens assoupis » au point qu’ils pouvaient s’y rapporter de manière figée et formaliste. Voilà pourquoi, pour sortir de ce formalisme figé et endormi, on a tant insisté sur la nécessité de « partir de la vie » et sur l’importance d’en faire la relecture. On n’avait pas à insister sur le reste, qu’on pouvait considérer comme acquis. Mais aujourd’hui, c’est loin d’être acquis ! Au contraire cela semble plutôt oublié, effacé de notre mémoire. Or, si on ne le redécouvre pas, si on ne s’y laisse pas initier à nouveau cela ne reviendra pas tout seul. Voilà pourquoi il appartient aujourd’hui à la responsabilité de votre mouvement de faire faire à ses membres l’expérience de la Parole comme source de Vie, sans présupposer naïvement que c’est pour eux un acquis.

Cependant ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Je ne soutiens certainement pas que l’entrée dans la connaissance de Dieu s’opère exclusivement par la liturgie et la lecture de l’Écriture. En effet, Dieu n’est pas enfermé dans les églises et dans leurs rites. Il est le Dieu de toute notre vie et, comme nous le chantons, son « Esprit nous devance sur les routes humaines ». Il est le Dieu du quotidien. Mais comment le saurons-nous, si nous ne lui laissons pas le temps de nous le dire et de nous l’apprendre ? Si nous ne lui laissons pas le temps de nous initier au déchiffrement de sa présence dans le quotidien ? Souvent, nous considérons Écriture et liturgie comme le sommet auquel doit aboutir le partage de vie. Or elles sont tout autant les sources qui nous ouvrent à la possibilité de parler de la vie en vérité. Cette conviction je voudrais l’illustrer en référence à mon expérience de la célébration régulière de l’eucharistie en prison avec des détenus. Ce sont le plus souvent des personnes dont le passé est lourd et qui n’ont pas beaucoup de mots pour raconter leur vie. Souvent ils ont vécu dans de tels climats de mensonge qu’arriver à parler de leur vie en vérité leur est très difficile. L’expérience souvent faite par les personnes engagées dans l’aumônerie des prisons c’est que c’est la parole de Dieu, adressée et reçue dans la célébration, qui leur ouvre la bouche et leur permet de « parler leur vie ».

Cela ne veut pas dire que l’ACI devrait devenir une fédération de groupes bibliques. Vous gagnerez du temps à vous appuyer davantage sur les ressources de vos diocèses, de vos centres régionaux de formation théologiques. Mais il faut lire l’Écriture. Il faut la lire à longues lampées et pas simplement à petites doses. C’est pour cela que, plus haut, je vous suggérais de lire un évangile tout entier, le crayon à la main, comme un livre que vous n’auriez jamais lu. Il faut lire l’Écriture, Ancien Testament et Nouveau Testament tous ensemble. Souvent nous redoutons l’Ancien Testament parce qu’il raconte des histoires peu édifiantes d’hommes et de femmes violents qui se tuent et s’entretuent, se jalousent, sont confrontés à toutes sortes d’adultères et de mensonges. C’est-à-dire qu’ils sont comme nous ! Vous ne trouverez guère cela dans le Nouveau Testament. Si vous voulez retrouver le drame de votre vie avec Dieu et avec les autres dans son ambigüité et sa brutalité, lisez l’Ancien Testament et, après, vous pourrez voir comment Jésus vient l’éclairer et l’accomplir.

En majorité, vous avez certainement vu, aimé, adoré et revu le film « Des Hommes et des Dieux ». Or, ce film est une vraie catéchèse. Bien que le scénariste et le réalisateur ne soient pas des catholiques convaincus, loin de là, ils ont compris et donné à comprendre la trajectoire selon laquelle la parole chantée pendant la liturgie, scrutée avec attention dans la bibliothèque, méditée personnellement durant l’oraison, finissait par se configurer des lecteurs récalcitrants. Si vous cherchez à comprendre l’expression « l’Écriture s’accomplit » si souvent citée dans les récits évangéliques, ce film en est une magnifique parabole en nous racontant comment l’Écriture s’est accomplie dans la chair de ces hommes récalcitrants en venant à bout de leurs résistances et de leurs fermetures, en sorte que leur histoire s’est laissé configurer à celle de leur Seigneur.

Pour approfondir ce que je vous dis là du rapport entre Parole et liturgie, je vous suggère de lire un texte très important à mes yeux : "Quand la vie devient Parole". Écrit par un collègue de l’Institut Catholique de Paris, le frère Patrick Prétot, moine de la Pierre qui vire, c’est la reprise de son intervention au Conseil National de l’ACI en mars 2004 dont votre mouvement n’a peut-être pas épuisé toutes les ressources…

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Question 4

P. Olivier Vandome et Pierre Fleutot : Marie-Louise Monnet disait : « Si le monde où Dieu nous a placés est aujourd’hui engagé dans un mouvement croissant de va et vient où se multiplient les relations non suivies, les rencontres d’un jour (…) ne serait-ce pas une invitation à revisiter nos conceptions de l’apostolat, de l’engagement ». Aujourd’hui quelle est la mission de l’ACI ? Le mouvement sert une expérience ecclésiale de partage, de confiance, d’écoute… mais le risque serait de se limiter à être des groupes de parole où chacun, à l’aide des autres, tente de voir plus clair dans son existence personnelle, dans ses diverses responsabilités. La question se pose d’être effectivement disciple et apôtre ? Que devient l’annonce, cette dimension qui peut permettre à l’autre de repérer la source ?

P. Henri-Jérôme Gagey : Vous vous demandez comment définir le caractère missionnaire du mouvement. La difficulté ici c’est que l’on risque d’identifier immédiatement l’engagement missionnaire avec l’annonce explicite de l’Évangile, orientée vers l’appel à devenir disciple. À titre personnel, je n’ai aucun doute sur le fait qu’il incombe effectivement à l’Église, à travers ses divers groupes, mouvements et communautés, de faire résonner l’appel à devenir disciple de Jésus. Mais, pour appartenir véritablement à l’Église du Christ, toutes les instances ecclésiales doivent-elles vivre immédiatement et exclusivement la mission sous cette forme ? Je ne le crois pas. En particulier, une définition aussi stricte de la mission ne correspond pas à la manière même dont Jésus a vécu et a accompli sa propre mission. En effet, en simplifiant les choses, on peut considérer que l’exercice de sa mission par Jésus comporte trois dimensions qui doivent être distinguées même si elles sont inséparables les unes des autres.

  • Premièrement, Jésus est l’homme qui passe, en faisant du bien, comme le dit Pierre dans son discours en Actes 2. Il reconnaît chez ceux qu’il croise une foi en la vie qu’il libère et réveille. C’est ce qui se passe dans ces rencontres sans suite, où Jésus n’invite pas ses interlocuteurs à le suivre. Il leur fait du bien. Il les remet debout. Il leur rend leur dignité, il les libère de leurs démons ou de la culpabilité qui les écrase, puis il les laisse retourner chez eux, sans les retenir.
  • Ensuite, l’activité missionnaire de Jésus passe par son débat avec les autorités religieuses et morales de son temps mettant en cause leur interprétation étroite de la loi et de la tradition qui finit par nourrir l’hypocrisie et le mensonge. Dans ces moments-là, Jésus est d’une délicatesse, disons, modérée, comme on le voit à sa manière de traiter les plus pieux de ses contemporains de "sépulcres blanchis » et « d’hypocrites ». Dans ces moments-là Jésus n’a rien du parfait « chic type plein de gentillesse » conforme au portrait conventionnel qu’on dresse souvent de lui. Jésus alors, s’adresse à des gens comme lui, c’est-à-dire des gens bien formés dans la tradition des Pères, pieux au meilleur sens du terme et désireux de vivre et de promouvoir une authentique fidélité à la volonté de Dieu, mais qui, selon lui, corrompent l’interprétation de la volonté de Dieu. Or, aujourd’hui qui sont les gardiens de la loi ? Ce ne sont plus nécessairement des chefs religieux légalistes et ritualistes. Ce peut être tout aussi bien ces humanistes officiels, témoins du très noble et très valable évangile des droits de l’homme, mais dont la manière de traiter ce message risque de produire des fruits qui le contredisent et en pervertissent les idéaux. Tel est le deuxième aspect, « critique » de la mission de Jésus quand il engage le combat pour sauver l’authentique interprétation du vrai, du bien et du beau.
  • Enfin, il y a ces récits qui nous représentent Jésus demandant à certains de tout quitter pour le suivre et de s’associer à sa prédication de l’Évangile. Ceux-là l’ont découvert comme celui qui a les paroles de la vie éternelle et ils lui disent comme Pierre, "A qui irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle". Ils vont suivre son cheminjusqu’à Jérusalem, en montrant à plusieurs reprises, particulièrement dans le cas de Pierre, qu’ils n’y comprennent rien. Ils s’engagent sur un long chemin où leur faudra se laisser ouvrir le cœur pour comprendre que le Fils de l’Homme doit être livré aux mains des pécheurs. Sur ce chemin, ils ne comprendront qui est vraiment le Christ que lorsque, à la lumière de Pâques, ils découvrent que tout son existence jusqu’à la Croix le révèle comme l’homme des Béatitudes, l’homme miséricordieux qui pleure et souffre, qui a faim et soif de la justice de Dieu ; l’homme persécuté dont on dit toute sorte de mal à cause de l’Évangile.

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L’Eglise dans l’ensemble de ses composantes, doit accomplir et accomplit effectivement, ces dimensions caractéristiques de la mission de Jésus. Mais il n’est pas sûr que chaque composante de l’Église doive accomplir chacun d’entre eux avec la même intensité. Voilà pourquoi vous avez à vous demander laquelle de ces manières d’accomplir aujourd’hui la mission de Jésus correspond le mieux à l’intuition fondatrice, au charisme, de l’ACI. Faire ce choix ne signifie pas qu’on peut se concentrer sur l’une en rejetant les autres mais seulement que l’une peut constituer l’accent dominant pour un mouvement donné alors qu’à d’autres groupes ou communautés il revient d’en privilégier d’autres. Ce choix il vous revient de le faire en fonction de multiples critères qui dépassent ma compétence mais on peut au moins en éclairer quelques enjeux pour votre mouvement.

J’adapte ici à votre situation ce que je disais du premier aspect de la mission de Jésus qui était « de passer en faisant du bien ». Il correspond à ce que l’ACI vous pousse à vivre, le plus souvent de manière informelle, auprès de vos proches et dans vos réseaux amicaux : une présence aussi discrète qu’attentive aux personnes dans des rencontres et des échanges où vous vous mettez passionnément à leur écoute de manière à leur faire dire et à recueillir d’elles leur passion de vivre, les exigences qui leur tiennent à cœur, l’amour qui les déborde.

Cette capacité d’écouter, d’être attentif à l’autre, c’est une manière de « passer en faisant du bien ». Parfois ce type d’échanges peut déboucher sur des questions spirituelles, sur la possibilité de la foi, et amener les interlocuteurs à dire où ils en sont à ce sujet. Alors votre témoignage pourra aiguiser leur intérêt, les provoquera à relancer une quête spirituelle refoulée. Ce n’est pas obligé ; ça vient quand ça vient. Et de toute façon, si vous les aimez, heureusement que ce n’est pas pour les convertir. En effet, il n’y a rien de plus horrible que « le catho de service » qui ne s’intéresse aux autres que tant qu’il a l’espoir de les convertir alors que, si cet espoir est déçu, il cesse de s’intéresser à eux. Cependant cette mission vécue dans l’attention passionnée aux autres a une limite : elle risque de ne s’accomplir que dans des échanges extrêmement individuels, intimes. Or, il serait sans doute intéressant de réfléchir à la possibilité de lui donner un tour plus collectif. Je vous donne une piste en ce sens que je ne développe pas suffisamment.

C’est sans doute une urgence aujourd’hui de créer des espaces pour réinventer des « savoir-vivre » par exemple dans le domaine de la vie de couple, de l’éducation des enfants, de la consommation des biens. Dans tous ces domaines, nous sommes tous un peu perdus, témoins de véritables catastrophes qui aboutissent à ruiner des existences. Ces catastrophes nous savons bien qu’elles ne sont pas simplement causées par des défaillances personnelles. Si dans les grandes villes, en France, une nouvelle union conjugale sur deux se défait, ce n’est pas simplement parce que nos contemporains seraient devenus des hédonistes vicieux qui ne pensent qu’à leur plaisir. Les raisons en sont collectives. Elles sont liées à la transformation de nos conditions d’existence, aux pressions qui s’exercent sur nous dans les domaines des conditions de travail, de logement, de l’accès aux nouvelles technologies etc. Voilà pourquoi il ne suffit pas de faire la morale. Voilà pourquoi il ne suffit même pas de proposer un approfondissement spirituel sur le sens de la fidélité. Dans tous ces domaines, il y a des pratiques sociales nouvelles à inventer. Il y a de nouvelles pratiques de couple, de famille à mettre sur pied, pour redonner consistance à l’union conjugale et à la responsabilité parentale dans un monde où elles ont tellement été bouleversées et en même temps tellement idéalisées. Dans quelle mesure vos réunions, votre vie en mouvement, sont-elles un lieu où vous apprenez discrètement, empiriquement, mais réellement ces nouvelles pratiques ? Et s’il se trouve que cela existe vraiment, qu’est-ce que vous faites pour le partager plus collectivement ?

On pourra dire la même chose des problèmes économiques. Certains ici sont victimes de la crise économique dont ils subissent les conséquences. D’autres en sont tout à la fois les victimes et les complices parce que, en raison de leurs responsabilités professionnelles, ils sont associés à des mesures qui vont faire du tort aux autres. Là encore c’est collectif. Alors dans quelle mesure est-ce que la vie en ACI vous aide à inventer de nouvelles pratiques pour traverser ces responsabilités et ces difficultés, sans en être détruit intérieurement ? Si c’est le cas, et j’aurais tendance à le penser, comment le partager plus collectivement ?

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 Autre piste : Comment résister à la fureur du "consommer plus" qui finit par broyer tant de personnes. Contre cela, il importe d’inventer des formes de vie plus sobres, moins engluées dans l’acquisition et la consommation des objets. En effet, il ne suffit pas de crier "toujours moins" pour résister au "toujours plus". Il ne suffit pas de faire la morale. Bien sûr, nous sommes, pour partie, les complices de cette culture de la consommation dont nous repérons les effets néfastes dans nos existences personnelles autant que collectives. Mais il s’agit de bien plus que de choix individuels. Sont en cause des usages collectifs et une structuration de la société qui nous débordent. La résistance ne peut pas être seulement individuelle, elle passe par l’invention de nouvelles pratiques sociales. J’ai lu il y a déjà quelques années le livre d’un jeune théologien américain, Vincent Miller, professeur à Washington, intitulé Consuming religion[1] (Consommer la religion). L’auteur y expose comment les résistances à la société de consommation de la part des Églises et des autres religions et groupements spirituels ont le plus souvent échoué, parce qu’elles se cantonnent au niveau du moralisme. Or, dit-il, la seule manière de résister aux comportements que la société nous impose et qui déterminent notre engagement dans l’existence de manière à faire de nous des consommateurs addictifs, c’est d’inventer d’autres pratiques sociales qui rendent plus désirable et plus facile à vivre l’option de résistance. En particulier, comment pourrons-nous résister à la pression du « consommer toujours plus » sinon en apprenant à « consommer bien » ?

Sur tous ces chantiers, (et il y en aurait beaucoup d’autres : le vieillissement, la dépendance, etc.), nous avons un trésor d’expériences et de pratiques à partager. Cela peut certainement se faire dans des échanges interpersonnels. Mais n’y a-t-il pas aussi à inventer des espaces d’accueil et de discernement ? Inviter nos amis et connaissances à partager sur ces questions, non pas

d’abord pour qu’ils rejoignent notre mouvement, mais pour que le mouvement les rejoigne au cœur de leurs existences et en éclaire quelque chose d’important. Ils n’adhéreront peut-être pas. Ce n’est pas le problème, si à cette occasion une dimension de leur engagement dans l’existence a été renouvelée. La première question qui m’a été posée demandait : quel peut être le rôle d’un mouvement d’action catholique en milieux indépendants ? Un élément de réponse pourrait être : contribuer à l’invention de nouveaux arts de vivre et de nouvelles pratiques sociales. Cela suppose que nous engagions un discernement sur ce qui nous arrive aujourd’hui ; sur les idéologies, les visions du monde, les pratiques sociales qui nous influencent et nous façonnent.

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Ici, je rejoins le deuxième aspect, « critique » de la mission de Jésus exposé plus haut : son débat, parfois son affrontement avec les représentants officiels de la foi juive, ne trouvent-ils pas des prolongements dans un débat à engager avec certains traits de l’idéologie aujourd’hui dominante et ses nouveaux docteurs de la loi et « prédicateurs officiels » ? Les messages et les symboles diffusés au travers de tant de films, émissions de radio, reportages, etc. promeuvent le plus souvent des idéaux très hauts et très nobles : appel à la dignité de la personne humaine, aux respects des droits de l’homme, etc. mais parfois au risque de les tordre, de les falsifier, de leur faire produire des effets réels qui en contredisent le contenu. Alors l’appel à la dignité de la personne humaine conduit parfois à la justification de conduites dégradantes, etc. Notre ouverture nécessaire aux dynamismes les plus profonds qui animent nos milieux doit être conduit avec discernement en osant la résistance à la part de mensonge qui les habite et qui, naturellement, nous habite nous-mêmes. Nous avons des « non » à opposer à ce que cette société fait de nous. Mais il est vain de proclamer hautement ces « non », si  nous ne les accompagnons pas de contre-propositions. Je donne un exemple ancien : dans les années 90, la propagande, disons discriminatoire, de certains partis politiques suscitait de nombreuses polémiques engagées au nom des droits de l’homme et de l’égalité en dignité qui doit être reconnue à tous, sans distinction de races, de culture, etc. Dans ce contexte les évêques d’Île de France firent une déclaration dont j’ai retenu ceci qui m’a interpelé : Certainement il faut « accueillir l’étranger » mais cette exigence se vide de son sens si elle reste un mot d’ordre général. Si nous voulons la prendre au sérieux, nous devons nous demander quelle place nous faisons aux étrangers dans nos églises. Y sont-ils vraiment chez eux, en sorte que nos assemblées constituent des espaces de rencontre fraternelle où se réalise déjà la promesse d’une rencontre heureuse des différences ? » J’avais trouvé cela très provoquant. Face au problème réellement difficile de la coexistence de personnes de cultures différentes, les mots d’ordres généreux émis au nom de l’exigence d’égalité sonnent faux tant que l’on ne met simultanément en œuvre de nouveaux usages, de nouvelles pratiques sociales, capables de faire la preuve que l’exigence évangélique d’une fraternité inconditionnelle peut se réaliser concrètement et porter du fruit.

Je viens d’énumérer trois aspects de la mission : 1) accueil inconditionnel du meilleur des aspirations qui font vivre les personnes de nos milieux, 2) débat critique avec la manière dont elles sont présentées par leurs porte-parole officiels dans les médias, 3) inventions de nouvelles pratiques sociales donnant une forme positive aux « nons » qui expriment notre refus ou notre dénonciation de ce que cette société fait de nous. Si ces trois aspects sont effectivement vécus, il se trouvera des gens qui demanderont à boire à la source de l’Évangile. Nous nous approchons ici du dernier aspect de la mission comme appel à devenir disciples.

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Pour aborder ce point, trop rapidement, je me réfèrerai à ce que j’ai vécu lorsque j’ai été invité à animer une session théologique sur la mission organisée par les évêques des quatre diocèses d’Algérie. Mgr Henri Teissier, à l’époque archevêque d’Alger, en m’adressant cette demande, m’avait expliqué que cela supposait que je prenne, au préalable, le temps de me sensibiliser à l’expérience de l’Église d’Algérie pour en découvrir l’histoire et les questions. J’ai donc fait trois séjours passionnants en Algérie pour rencontrer les « missionnaires » qui y résidaient. « Missionnaires » c’est ainsi que les désigne souvent la population algérienne, alors qu’ils n’utilisent pas volontiers ce terme pour parler d’eux-mêmes. Ces personnes sont souvent installées en Algérie depuis longtemps et, dans l’anonymat et la discrétion, elles s’y livrent sans compter à un témoignage d’amitié où elles disent sans difficulté accueillir autant qu’elles apportent, tout en se dépensant à « faire du bien » par la création et l’animation d’une grande bibliothèque ici, de cours d’anglais là, etc. Elles essaient de servir en se retenant de faire du prosélytisme. Il était d’ailleurs pour moi impressionnant de voir à quel point certains refusaient de définir leur présence en termes de présence « missionnaire » au sens strict d’un appel à adhérer à l’Évangile. Or il se trouve, comme une heureuse surprise, que, du fait qu’ils avaient payé le prix de cette présence aimante à l’occasion de la mort de 19 prêtres, religieux et religieuses assassinés par les intégristes ou le Djihad islamistes, un certain nombre d’habitants du pays ont frappé à la porte pour demander à faire la découverte de l’Évangile.

Que retenir de cet exemple « extrême » en ce qui concerne la vocation missionnaire de votre mouvement ? Cet aspect de la mission, ne s’accomplit pas comme l’aboutissement d’une stratégie de conquête ou de reconquête. Il est plutôt l’événement d’une « surprise » qui survient quand le signe de l’exigeant amour de la Vie auquel nous appelle le Dieu de Jésus-Christ ayant été posé avec force, certains de ceux qu’il a atteints veulent en découvrir la source et s’y désaltérer.


[1] Vincent J. Miller, Consuming Religion. Christian Faith and Practice in a Consumer Culture, Continuum, New York – Londres, 2005.