Le texte ci-après a fait l’objet d’un véritable travail éditorial auquel ont participé Robert Eid, Christiane Grimonprez, Jean-Marc Duroy. Il a été repris et validé par l’auteur. Cela a demandé quelques semaines de travail : merci pour votre patience !

Intervention aux Assises de l’Action Catholique des Milieux Indépendants à Poitiers le 12 novembre 2011.
P. Henri-Jérôme Gagey,
Prêtre du diocèse de Créteil,
Professeur au Theologicum de L’Institut catholique de Paris
Question 1
Jean-Marc Duroy : Comme beaucoup de mouvements d’Église, et d’associations, l’ACI connait depuis une quinzaine d’année une lente mais constante érosion. Ce n’est pas une vague de démissions comme l’ACI a pu en connaitre dans le passé, mais une difficulté à rejoindre les jeunes dans un monde qui a considérablement évolué.
Que s’est-il passé dans l’Église et dans la société pour que les mouvements qui marchent fort soient aujourd’hui les plus identitaires et que nous passions parfois pour les derniers des Mohicans ?
Quel peut être le rôle d’un mouvement d’action catholique en milieux indépendants dans ce contexte ? L’Église est un orchestre, si nous essayons de jouer la partition des autres, à quoi servons-nous ? Mais quelle est dans ce concert la partition de l’action catholique ?
P. Henri-Jérôme Gagey. Après avoir évoqué la lente mais constante érosion de votre mouvement, vous vous demandez « Quel peut être le rôle d’un mouvement d’action catholique en milieux indépendants dans le contexte actuel ? » Prendre au sérieux une question de ce genre, c’est considérer qu’elle n’a pas de réponse toute faite mais invite au contraire à une vraie recherche, à une redéfinition de vos orientations. C’est un travail qui vous incombe. Ce que je peux faire, comme théologien, c’est en éclairer certains enjeux afin de vous aider à voir où se trouve le problème; un problème qu’il serait trop court d’expliquer par un rejet de la hiérarchie qui aurait fait d’autres choix et vous aurait abandonnés. A mon avis, la question est plus radicale. Elle demande de vérifier dans quelle mesure les objectifs missionnaires qui furent à la fondation de l’action catholique spécialisée – et de l’action catholique des milieux indépendants – sont encore pertinents dans la situation actuelle. Les objectifs d’une association peuvent perdre leur actualité de deux manières :
- Soit ils ont été mal définis au départ sans tenir compte de la réalité et le jour où l’on s’en rend compte il faut changer de cap à 180° en reprenant tout à zéro ou bien, d’une manière plus radicale encore, il faut « fermer boutique ».
- Soit les objectifs étaient correctement définis et constituaient une réponse adaptée à la situation de départ mais, après un certain temps, ils ont été atteints. Il faut alors relire les intuitions fondatrices et voir sur quels objectifs nouveaux elles peuvent être mobilisées. C’est, je pense, la situation de votre mouvement.
La création des mouvements d’action catholique spécialisée correspondait à une vraie urgence missionnaire. Leur développement extrêmement rapide au milieu du XXe siècle, d’abord avec les jeunes puis avec les adultes, le montre et ils ont porté leurs fruits en contribuant particulièrement à renouveler la manière d’être de l’Église, en France. Mais ce qui est fait n’est plus à faire. Il faut donc envisager le passage à une nouvelle phase.
L’action catholique spécialisée a été créée pour faire face à la déchristianisation, c’est-à-dire à la brutale perte en crédibilité du message et des pratiques de la foi, pour des générations qui n’avaient pas été moins bien formées que les précédentes. Pendant des siècles, dans notre pays, le catholicisme était profondément inculturé dans la société globale où il plantait de profondes racines. En à peine deux siècles, il y semble être devenu une réalité étrangère, qui perd sa signification et sa pertinence, pour certaines couches sociales du moins. Au XIXe siècle, c’est-à-dire au moment où le processus s’amorce, il atteint essentiellement les couches de la bourgeoisie instruite à l’école des Lumières puis ce que l’on appellera plus tard la classe ouvrière, c’est-à-dire les deux milieux sociaux les plus représentatifs de la transformation du monde qui étaient en train de s’établir, passant d’un monde féodal essentiellement rural à un monde de plus en plus urbanisé et industrialisé.
Dans un premier temps, au cours du XIXe siècle, la majorité des catholiques et de leur hiérarchie ont expliqué la déchristianisation par l’activité des ennemis de la religion. C’était, disait-on, leur activité néfaste qui était la cause de l’apostasie des masses. On en concluait qu’il fallait tenir bon, assurer l’emprise de l’Eglise sur le corps social et résister sans faiblir aux évolutions en cours caractérisées par le développement d’une mentalité scientifique et démocratique liée au mythe du progrès. Mais cette explication polémique de la déchristianisation ne peut pas tenir longtemps. Progressivement s’impose l’idée que si la foi reçue tend à perdre son sens et sa plausibilité et se trouve progressivement abandonnée par beaucoup, cela doit avoir une cause plus profonde : le lien historique du message chrétien avec une mentalité « prémoderne » qui était est en train de s’effacer dans certaines couches de la population. De la sorte, dans la culture nouvelle qui se constituait, le pur et simple maintien de la manière reçue de formuler et de vivre l’Évangile devenait intenable. Il fallait donc en finir avec l’attitude de résistance intransigeante à la culture moderne. Il le fallait d’autant plus que cette attitude intransigeante conduisait chez beaucoup au rétrécissement de la vie chrétienne, réduite à un ensemble de convictions spirituelles et morales privées qui n’animaient plus l’ensemble de leurs activités et de leurs responsabilités.
D’où la nécessité d’entrer en dialogue avec la culture moderne qui sera si fortement exprimée par Jean XXIII dans le discours d’inauguration du Concile Vatican II. Progressivement, on en vient à considérer que, même si sur certains points les principes du monde moderne s’opposaient à la conception évangélique de la vie, ils n’étaient pas d’abord l’expression d’un refus du christianisme, mais qu’ils en constituaient plutôt le fruit encore vert. C’est ce que montre la lente découverte par l’Église que, pour s’en tenir à cet exemple, les droits de l’homme et l’aspiration à la démocratie politique, trouvaient leurs racines dans l’affirmation biblique de la dignité de la personne humaine. Cette attitude d’ouverture au monde s’est épanouie tout long du XXe siècle. Elle a eu des aspects proprement intellectuels et théologiques, elle a eu aussi des aspects pastoraux et s’est trouvée, d’une certaine manière, consacrée par le Concile Vatican II.
L’ACI et l’ensemble des mouvements d’Action catholique spécialisée, ont largement pris leur place dans cette dynamique d’ouverture au monde. Leur objectif était de sortir de l’enfermement de la vie chrétienne dans le culte et la morale pour retrouver la dynamique de l’Évangile comme un souffle qui peut animer nos existences dans toutes leurs dimensions et pas seulement dans la sphère de la vie privée. À la base de cette dynamique, se trouve la conviction forte que toute personne humaine peut être considérée comme naturellement chrétienne, parce qu’elle est en son fond naturellement orientée vers Dieu. Voilà pourquoi elle doit en principe pouvoir entendre l’Évangile qui lui révèle de manière explicite la vérité de son existence qui est déjà-là, enfouie.
C’est dans cette ligne que Marie-Louise Monnet définissait l’objectif de l’ACI : Il s’agissait de s’adresser à des catholiques attiédis, dont la foi chrétienne tendait à se limiter à la pratique du culte et à l’affirmation de principes moraux fondamentaux, afin qu’ils découvrent l’Évangile comme une puissance d’inspiration et de renouvellement qui saisit l’existence dans sa totalité. Cette première tentative de « nouvelle évangélisation » engagée par l’Action Catholique, car c’est exactement de cela qu’il s’agissait, partait d’une considération plutôt optimiste sur le décalage entre la culture moderne et la tradition chrétienne, une considération basée sur ce qu’on peut appeler un « principe de convergence » entre, d’une part, l’appel de Dieu qui tombe d’en haut et, d’autre part, la dynamique de spiritualité intérieure qui anime chacun. Sur cette ligne, être apôtre c’est s’acharner à découvrir les signes de la présence de Dieu à l’existence de nos contemporains avec la conviction que si l’on est capable de rejoindre les aspirations les plus profondes, non seulement de personnes isolées, mais d’un milieu de vie, on rejoint un dynamisme qui se révèle très proche de l’Évangile. Du coup, une redécouverte de l’Évangile comme Parole pour notre temps devient possible.
Au principe de cette attitude très profonde on trouve la conviction que le désaccord entre la conception chrétienne de l’existence et le monde moderne était fondé sur un malentendu et que si on éclairait les choses, cela irait vite mieux. C’est pourquoi les jocistes des années 30 à 60 pouvaient chanter : « Nous referons chrétiens nos frères, nous bâtirons des cathédrales ». Ils étaient persuadés que la mésentente de la classe ouvrière et du christianisme était le fruit d’un malentendu qui pourrait être relativement vite écarté. La force de cette attitude, parce qu’elle n’aurait pas inspiré pendant aussi longtemps la pastorale de l’Eglise de France si elle avait été sans force, c’était de mettre en œuvre un christianisme de pleine vie : Dieu ne se rencontre pas seulement dans les églises, dans les événements religieux, dans la prière, la lecture des Écritures et les sacrements. Dieu se donne à rencontrer sur le visage de nos frères et nos sœurs, dans le dynamisme spirituel qui les pousse à prendre des responsabilités, dans leur capacité parfois insoupçonnée d’attention, de délicatesse et de dévouement. Il faut donc se faire chercheur de Dieu en pleine vie, et devenir capable d’accueillir les signes de Dieu dans les dynamismes culturels et sociaux collectifs et pas seulement individuels, mais aussi au ras de la vie, y compris la vie de ceux qui ne partagent pas notre foi chrétienne.
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Le problème c’est que nous ne sommes plus à l’époque de Marie-Louise Monnet. Alors, comme je viens de le dire, les chrétiens des milieux indépendants, comme les chrétiens des autres milieux d’ailleurs, sont enfermés dans une pratique très ritualiste, dévotionnelle de la foi qu’il faut ouvrir la foi à d’autres dimensions. Mais cette mission de l’ACI est une mission de deuxième souffle. Elle suppose l’existence d’un grand nombre de chrétiens assoupis, qu’il faut réveiller. Or ce n’est plus notre situation. Aujourd’hui ; ceux qui sont « restés » catholiques, en résistant aux grands bouleversements culturels qui nous affectent tous, n’ont pu y parvenir que parce qu’ils ont bénéficié de toute cette dynamique pour vivre aujourd’hui un christianisme en pleine vie, ouvert à toutes les dimensions de l’existence. Bien des fruits du travail apostolique conduit par l’action catholique spécialisée sont devenus le bien commun de toute l’Eglise.
Aujourd’hui, ceux avec qui nous avons à partager en profondeur sur notre foi, pour éventuellement en rendre compte et en témoigner, ne sont plus des chrétiens assoupis. Ils sont bien davantage ce qu’on peut appeler des “postchrétiens”. Ils continuent de se reconnaître dans ce que certains appellent les valeurs chrétiennes d’amour, de tolérance et d’ouverture aux autres mais ils estiment pouvoir en vivre en se dégageant de ce qui leur apparaît un carcan : les dogmes, les sacrements, la liturgie, l’appartenance à la communauté ecclésiale et la soumission à sa hiérarchie. C’est la thèse des philosophes tellement célèbres aujourd’hui que sont Luc Ferry et Frédéric Lenoir. Ces hommes-là nous disent : bien sûr l’Évangile véhicule des valeurs extrêmement importantes qui ont façonné notre culture, mais pourquoi continuer à les vivre dans un cadre religieux alors qu’elles peuvent tenir toutes seules ? À leur suite, un grand nombre de personnes reconnaît la convergence entre les valeurs de l’humanisme contemporain et ce qu’ils appellent les valeurs de l’Évangile dans lesquelles la plupart ont été éduqués mais ils se demandent ce que cela apporte vraiment de référer ces valeurs au Dieu de Jésus-Christ, de les vivre dans une démarche explicitement chrétienne. En rester à un humanisme agnostique ou vaguement religieux ne suffit-t-il pas ? Qu’est-ce que la foi chrétienne apporte en plus ? Voilà pourquoi, si notre christianisme se limite à mettre en évidence la convergence entre nos valeurs évangéliques et les valeurs de l’humanisme, il devient un christianisme “soft”, sans épaisseur, sans tragique, un christianisme incapable de lire les textes « durs » de l’Évangile.
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Pour vérifier ce que je viens de dire, je vous suggère de prendre la peine de lire complètement un des Évangiles synoptiques, Mathieu, Marc ou Luc. Lisez-le comme si c’était un livre nouveau pour vous et osez relever les passages que vous ne supportez pas spontanément… parce que le Christ y annonce un Évangile qui n’est pas tout à fait le vôtre : plus dur, avec des différences plus marquées, des appels plus radicaux.
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Parmi les partenaires de nos dialogues, d’autres, d’une manière plus radicale, mettent en doute la prétendue convergence que nous établissons entre valeurs humaines et valeurs chrétiennes. Ils sont en désaccord avec des points essentiels du message évangélique. Pour eux, le message chrétien est un scandale ou un mensonge qui nous écarte du goût de la vraie vie. Quand vous discutez avec des gens influencés par un philosophe comme Michel Onfray, vous vous découvrez interpelés par quelqu’un qui vient contester frontalement vos « valeurs évangéliques », et du même coup vous faites à nouveau l’expérience d’une différence évangélique et pas seulement d’une convergence.
Voilà à mon sens, le paysage actuel ; il nous met face à de nouvelles interrogations bien nécessaires pour répondre à la question un peu troublante que posait votre secrétaire national : quel est le rôle d’un mouvement d’action catholique en milieux indépendants dans le contexte actuel ?
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Question 2
P. Olivier Vendôme : La cohérence entre les événements de la vie quotidienne et la foi au Christ est plus difficile, aujourd’hui puisque l’Évangile devient étranger aux références de la société, de la vie commune, étranger aux mutations profondes de la vie tant au niveau local qu’au niveau global. Il ne suffit donc plus de chercher des continuités entre vie et foi. Où sont les ruptures de continuité entre les valeurs et la foi chrétienne ? Quels chemins ouvrir pour une nouvelle cohérence vie/Foi sans réduire la Foi au religieux, ni diluer la Foi dans un humanisme militant et généreux ? L’expérience chrétienne peut-elle encore interroger, élargir, donner sens à l’expérience humaine ?
Pierre Fleutot : Les plus anciens parlent de l’expérience en ACI comme d’une libération et cela rejoint ce que tu disais tout à l’heure sur les pratiques plus dévotionnelles ou sacramentelles. Aujourd’hui des personnes de générations plus récentes ou de nouveaux membres parlent plutôt d’une re-création. L’équipe est le lieu où se recrée un lien intérieur, en écoutant, en ayant la possibilité de dire ce que l’on porte. Dans ce monde troublé les jeunes ont besoin d’entendre des choses claires, de trouver des repères qui permettent de choisir.
P. Henri-Jérôme Gagey : Aujourd’hui ce qui est perdu, ce n’est pas seulement la cohérence entre notre vie quotidienne et le message du Christ. Nous faisons l’expérience d’une perte encore plus radicale : c’est la cohérence même de nos existences quotidiennes qui est menacée. Tous, nous sommes ballottés entre divers types d’engagements professionnels, culturels, associatifs, politiques et familiaux. Nous vivons plusieurs vies en parallèle et, entre ces vies parallèles, l’unité n’est plus donnée d’avance, comme c’était le cas encore dans les années 50 alors que pour la plupart des personnes de milieux indépendants l’unité de leur existence était assurée par le fait que l’essentiel de leurs activités se déroulaient à peu près dans le même espace. Les relations de travail recouvraient les relations de voisinage, de paroisse, d’engagements associatifs etc. Aujourd’hui nos réseaux se croisent de moins en moins. Cette unité de lieu se perd. Ce qui, il y a encore 30 ou 40 ans, n’atteignait que les personnes en très haute responsabilité professionnelle résidant dans des métropoles urbaines s’étend à toutes les couches de la population. Nous devenons nomades, capables d’endosser successivement plusieurs rôles dans des sphères d’activité presque totalement indépendantes les unes des autres. Comment tisser l’unité d’une vie à travers tout cela ? C’est peut-être un des problèmes essentiels pour nous tous ici.
L’une des premières expériences que vous faites en équipe, c’est d’avoir un lieu de rencontre qui vous situe face à votre existence, considérée comme un tout dont vous êtes responsable. Dans notre société se multiplient les groupes de parole et c’est une bonne chose ; ils permettent à des personnes de faire le point face à tel aspect de leur vie : problèmes de couple, éducation des enfants, difficultés avec l’alcool ou d’autres drogues, traversée d’une période de chômage. Mais dans vos équipes, c’est la totalité de vos existences que vous êtes invités à rassembler, pour en construire l’unité qui n’est plus donnée d’avance. Cette pratique me semble profondément chrétienne. Elle vous permet en effet, d’identifier et de discerner, à l’écoute de la Parole, les multiples appels que vous recevez, tout au long des événements qui scandent votre vie.
Pour construire l’unité de nos vies il faut opérer un discernement et établir des priorités entre tous les engagements et responsabilités qui nous incombent, au lieu de nous laisser glisser au fil des événements qui nous conditionnent et nous sollicitent. C’est précisément ce travail essentiel que vous accomplissez dans vos équipes et vos rassemblements. Avec cela, nous aurions déjà une première base pour répondre à la question : l’expérience chrétienne peut-elle encore interroger, élargir, donner sens à l’existence humaine. Dans vos équipes, au cœur de vos partages de vie, la parole de Dieu intervient comme la parole qui convoque chacun à assumer la totalité de son existence de manière responsable. Si l’expérience chrétienne commence avec la certitude d’être aimé, de ne pas être jeté dans la vie, mais appelé à vivre… alors il est fondateur de bénéficier du soutien d’une équipe fraternelle où, à l’écoute de la Parole, chacun découvre, contemple et discerne les dynamismes qui le font vivre, les appels qui le mobilisent et le poussent à se dépasser. Mais il faut faire un pas de plus.
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Nous l’avons évoqué dans le premier point, le défi actuel des mouvements d’Action catholique n’est plus de réveiller des chrétiens enfermés dans une tradition un peu poussiéreuse. Ils sont confrontés à un problème plus radical : l’affadissement du message chrétien dans un humanisme de l’amour qui méconnaît la fragilité de l’amour et sous-estime le danger de son inversion ou de sa perversion. Je m’explique : Aucune époque de l’histoire de l’humanité n’a réalisé, au point où nous le faisons aujourd’hui, que l’amour est ce qui donne son poids à l’existence : films, chansons, romans, ne parlent que de cela… au moins dans notre univers imprégné par deux mille ans de Christianisme. Mais précisément, le Christianisme ne se réduit pas à un humanisme de l’amour. Aimer et être aimé est sans doute le plus désirable, mais aimer ne va pas de soi. La promesse de l’amour tient-elle ses promesses ? Peut-elle être crue jusqu’au bout ? Ne se trouve-t-elle pas si cruellement démentie à longueur de jours, qu’il serait plus raisonnable de voir moins large et moins haut ?
L’amour, il faut y croire à l’épreuve de la lassitude, de la trahison et du mensonge. Mais il faut y croire aussi à l’épreuve de son retournement ou de sa perversion. Tel est le véritable drame auquel est exposé l’amour : on peut aimer mal, d’un amour qui, au lieu de donner la vie, étouffe et détruit ceux vers qui il se porte. Le nationalisme déchaîné, c’est une manière aveugle d’aimer mal son peuple. L’inceste c’est une manière atroce d’aimer mal ses enfants. Le carriérisme, c’est une manière cynique d’aimer mal ses responsabilités en se servant au lieu de servir. L’amour est normalement ouvert sur son objet qu’il accueille avec respect en se tenant à la bonne distance. Le mal-amour, c’est l’amour qui se retourne sur lui-même, vide l’objet de sa substance, le dévore, le consomme et le détruit. Or, si notre époque valorise à l’extrême l’amour comme ce qui confère à l’existence sa grandeur, elle tend à ignorer ou à dissimuler la fragilité de l’amour, sa vulnérabilité au retournement ou à la perversion.
Voilà pourquoi la vie des disciples de Jésus ne se limite pas à contempler avec gratitude et émerveillement la présence de l’amour à toute vie. Elle est une marche à la suite du Christ, pour s’entraîner à identifier le risque de la perversion, afin de le surmonter. Elle est un engagement dans le combat spirituel où chacun affronte la dénaturation et la perversion toujours possibles de l’amour qui sont finalement notre tentation permanente dans les petites ou dans les grandes choses.
| Pour vérifier ce que je vous dis là, relisez vos révisions de vie en vous posant cette question : comment sont-elles pour nous une école où nous apprenons à aimer en vérité ? Quel travail font-elles sur nous qui aboutit à la rectification de certaines de nos attitudes ? Comment, à la lumière des Écritures, nous apprennent-elle à aimer en vérité, c’est-à-dire comme le Christ nous a aimés ? |
Question 3

Christiane Grimonprez : L’ACI nous a formé à une attention à la vie pour déceler la présence du Seigneur… mais de nouvelles questions apparaissent :
- La relecture qui part de la vie pour aller vers un acte de foi est-elle immuable ? Ne peut-on pas aller de la Bible à la vie ? (Dans certaines équipes la méditation de Job a libéré la parole sur des souffrances de nos vies).
- Des équipes nouvelles sont en demande de formation par rapport à la Bible. Sans se transformer en groupes bibliques, n’y a-t-il pas quelque chose à entendre ?
P. Henri-Jérôme Gagey : A ces deux questions la réponse est oui. Mais avant de développer ce point, un préalable : Comment désigner ce qui fait le chrétien ou la chrétienne ? Habituellement nous nous désignons ou nous sommes désignés par les autres comme des “croyants”. C’est bien vrai car nous le sommes ainsi que nous le disons durant l’eucharistie « Credo in unum Deum… et in Jesum Christum ». Mais cette désignation risque d’accentuer de manière sans doute unilatérale l’élément du contenu de la foi dans la vie chrétienne en laissant de côté l’aspect par lequel elle est le siège d’un travail incessant de conversion. Voilà pourquoi, sans exclusive bien sûr, j’ai tendance à privilégier pour nous désigner la dénomination de « disciples de Jésus ». J’ai au moins deux raisons à cela :
- D’abord il y a d’autres manières d’être croyants que la nôtre. Même les athées les plus convaincus sont, à leur manière, des croyants parce qu’ils mettent leur confiance et leur espérance dans des idéaux et des promesses que le savoir ne contrôle ni ne valide. Eux aussi, ils risquent leur vie sur un horizon de confiance.
- Ensuite parler d’un « disciple » c’est parler de quelqu’un qui se met à la suite d’un maitre et se laisse former et transformer par lui, et pas seulement « enseigner » au sens restreint et scolaire du mot.
Mais revenons à votre question. Vous dites : l’ACI nous a formés a une attention à la vie pour y lire la présence du Seigneur. Mais découvrir la présence du Seigneur à nos vies, découvrir le goût divin de la vie, cela demande tout un travail, toute une initiation. Ce que je voudrais illustrer à l’aide de la parabole de la dégustation du bon vin.
Si vous prenez une bouteille d’un très grand cru, que vous servez à 4° ou à 30°, après l’avoir correctement secouée, dans un verre mal lavé, vous ne ferez pas la différence avec la première piquette venue. Si vous voulez déguster un bon vin, vous choisissez le cru avec soin. Vous le débouchez le moment venu pour le chambrer ou, au contraire, vous le mettez dans un sceau à glace pour le rafraîchir. Le moment venu, vous le versez avec délicatesse dans un verre en cristal, vous en contemplez la robe. Vous le faites tourner dans le verre pour l’aérer et contempler la descente des esters. Vous le placez ensuite sous votre nez, en dilatant vos narines. Enfin, vous en avalez une gorgée que vous mâchez lentement et à ce moment-là, votre bouche devient comme un paysage. Ainsi, son goût, le bon vin ne le révèle qu’à ceux qui prennent le temps de le déchiffrer, de l’accueillir et de le garder. Et encore, n’ai-je fait référence qu’aux gestes de la dégustation. Car aux gestes il faut ajouter les mots qui permettent de distinguer les notes, les aromes et la texture du vin. Or, il faut apprendre à faire l’ensemble de ces distinctions pour que le vin révèle tout ce qu’il comporte. C’est un travail. Cela s’apprend. Et ceux qui n’ont pas le temps de se livrer à ce travail et à cet apprentissage ou qui ne veulent pas le prendre ne pourront jamais accéder à cette révélation.
Il en va de la vie chrétienne comme de la dégustation du bon vin. Vous ne découvrirez jamais le goût divin de la vie si vous ne prenez pas le temps, si vous ne prenez pas les postures, et si vous n’apprenez pas les mots qui vous permettront de le discerner et de le découvrir. Les mots nous sont donnés par les Écritures, relayées par les témoignages des chrétiens au cours des âges. Elles mettent en récit nos joies et nos drames, nos espérances et nos déceptions, nos ténacités et nos révoltes. Elles nous permettent d’en parler comme dans l’exemple du Livre de Job que vous avez donné.
Les attitudes à prendre pour découvrir le goût divin de nos existences nous sont données fondamentalement par la liturgie dans laquelle nous entrons « au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit ». Ensuite on s’incline, ensuite on se redresse, puis on s’incline à nouveau devant la présence qui se manifeste etc. Ainsi la liturgie nous donne de prendre position face à la Parole. Alors, nous pouvons confesser notre péché, confesser la gloire de Dieu et confesser notre foi. C’est le cadre de la liturgie qui nous accorde le temps et les postures nécessaires pour accueillir la Parole et la laisser descendre en chacun de nous lors de la communion où nous mangeons la Parole pour qu’elle devienne notre vie. Sans familiarité avec la Parole et la liturgie, le partage de vie risque de devenir bavardage.
À l’époque de Marie-Louise Monnet, cette double familiarité avec l’Écriture et la liturgie caractérisait les « chrétiens assoupis » au point qu’ils pouvaient s’y rapporter de manière figée et formaliste. Voilà pourquoi, pour sortir de ce formalisme figé et endormi, on a tant insisté sur la nécessité de « partir de la vie » et sur l’importance d’en faire la relecture. On n’avait pas à insister sur le reste, qu’on pouvait considérer comme acquis. Mais aujourd’hui, c’est loin d’être acquis ! Au contraire cela semble plutôt oublié, effacé de notre mémoire. Or, si on ne le redécouvre pas, si on ne s’y laisse pas initier à nouveau cela ne reviendra pas tout seul. Voilà pourquoi il appartient aujourd’hui à la responsabilité de votre mouvement de faire faire à ses membres l’expérience de la Parole comme source de Vie, sans présupposer naïvement que c’est pour eux un acquis.
Cependant ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Je ne soutiens certainement pas que l’entrée dans la connaissance de Dieu s’opère exclusivement par la liturgie et la lecture de l’Écriture. En effet, Dieu n’est pas enfermé dans les églises et dans leurs rites. Il est le Dieu de toute notre vie et, comme nous le chantons, son « Esprit nous devance sur les routes humaines ». Il est le Dieu du quotidien. Mais comment le saurons-nous, si nous ne lui laissons pas le temps de nous le dire et de nous l’apprendre ? Si nous ne lui laissons pas le temps de nous initier au déchiffrement de sa présence dans le quotidien ? Souvent, nous considérons Écriture et liturgie comme le sommet auquel doit aboutir le partage de vie. Or elles sont tout autant les sources qui nous ouvrent à la possibilité de parler de la vie en vérité. Cette conviction je voudrais l’illustrer en référence à mon expérience de la célébration régulière de l’eucharistie en prison avec des détenus. Ce sont le plus souvent des personnes dont le passé est lourd et qui n’ont pas beaucoup de mots pour raconter leur vie. Souvent ils ont vécu dans de tels climats de mensonge qu’arriver à parler de leur vie en vérité leur est très difficile. L’expérience souvent faite par les personnes engagées dans l’aumônerie des prisons c’est que c’est la parole de Dieu, adressée et reçue dans la célébration, qui leur ouvre la bouche et leur permet de « parler leur vie ».
Cela ne veut pas dire que l’ACI devrait devenir une fédération de groupes bibliques. Vous gagnerez du temps à vous appuyer davantage sur les ressources de vos diocèses, de vos centres régionaux de formation théologiques. Mais il faut lire l’Écriture. Il faut la lire à longues lampées et pas simplement à petites doses. C’est pour cela que, plus haut, je vous suggérais de lire un évangile tout entier, le crayon à la main, comme un livre que vous n’auriez jamais lu. Il faut lire l’Écriture, Ancien Testament et Nouveau Testament tous ensemble. Souvent nous redoutons l’Ancien Testament parce qu’il raconte des histoires peu édifiantes d’hommes et de femmes violents qui se tuent et s’entretuent, se jalousent, sont confrontés à toutes sortes d’adultères et de mensonges. C’est-à-dire qu’ils sont comme nous ! Vous ne trouverez guère cela dans le Nouveau Testament. Si vous voulez retrouver le drame de votre vie avec Dieu et avec les autres dans son ambigüité et sa brutalité, lisez l’Ancien Testament et, après, vous pourrez voir comment Jésus vient l’éclairer et l’accomplir.
En majorité, vous avez certainement vu, aimé, adoré et revu le film « Des Hommes et des Dieux ». Or, ce film est une vraie catéchèse. Bien que le scénariste et le réalisateur ne soient pas des catholiques convaincus, loin de là, ils ont compris et donné à comprendre la trajectoire selon laquelle la parole chantée pendant la liturgie, scrutée avec attention dans la bibliothèque, méditée personnellement durant l’oraison, finissait par se configurer des lecteurs récalcitrants. Si vous cherchez à comprendre l’expression « l’Écriture s’accomplit » si souvent citée dans les récits évangéliques, ce film en est une magnifique parabole en nous racontant comment l’Écriture s’est accomplie dans la chair de ces hommes récalcitrants en venant à bout de leurs résistances et de leurs fermetures, en sorte que leur histoire s’est laissé configurer à celle de leur Seigneur.
| Pour approfondir ce que je vous dis là du rapport entre Parole et liturgie, je vous suggère de lire un texte très important à mes yeux : “Quand la vie devient Parole”. Écrit par un collègue de l’Institut Catholique de Paris, le frère Patrick Prétot, moine de la Pierre qui vire, c’est la reprise de son intervention au Conseil National de l’ACI en mars 2004 dont votre mouvement n’a peut-être pas épuisé toutes les ressources… |
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Question 4
P. Olivier Vandome et Pierre Fleutot : Marie-Louise Monnet disait : « Si le monde où Dieu nous a placés est aujourd’hui engagé dans un mouvement croissant de va et vient où se multiplient les relations non suivies, les rencontres d’un jour (…) ne serait-ce pas une invitation à revisiter nos conceptions de l’apostolat, de l’engagement ». Aujourd’hui quelle est la mission de l’ACI ? Le mouvement sert une expérience ecclésiale de partage, de confiance, d’écoute… mais le risque serait de se limiter à être des groupes de parole où chacun, à l’aide des autres, tente de voir plus clair dans son existence personnelle, dans ses diverses responsabilités. La question se pose d’être effectivement disciple et apôtre ? Que devient l’annonce, cette dimension qui peut permettre à l’autre de repérer la source ?
P. Henri-Jérôme Gagey : Vous vous demandez comment définir le caractère missionnaire du mouvement. La difficulté ici c’est que l’on risque d’identifier immédiatement l’engagement missionnaire avec l’annonce explicite de l’Évangile, orientée vers l’appel à devenir disciple. À titre personnel, je n’ai aucun doute sur le fait qu’il incombe effectivement à l’Église, à travers ses divers groupes, mouvements et communautés, de faire résonner l’appel à devenir disciple de Jésus. Mais, pour appartenir véritablement à l’Église du Christ, toutes les instances ecclésiales doivent-elles vivre immédiatement et exclusivement la mission sous cette forme ? Je ne le crois pas. En particulier, une définition aussi stricte de la mission ne correspond pas à la manière même dont Jésus a vécu et a accompli sa propre mission. En effet, en simplifiant les choses, on peut considérer que l’exercice de sa mission par Jésus comporte trois dimensions qui doivent être distinguées même si elles sont inséparables les unes des autres.
- Premièrement, Jésus est l’homme qui passe, en faisant du bien, comme le dit Pierre dans son discours en Actes 2. Il reconnaît chez ceux qu’il croise une foi en la vie qu’il libère et réveille. C’est ce qui se passe dans ces rencontres sans suite, où Jésus n’invite pas ses interlocuteurs à le suivre. Il leur fait du bien. Il les remet debout. Il leur rend leur dignité, il les libère de leurs démons ou de la culpabilité qui les écrase, puis il les laisse retourner chez eux, sans les retenir.
- Ensuite, l’activité missionnaire de Jésus passe par son débat avec les autorités religieuses et morales de son temps mettant en cause leur interprétation étroite de la loi et de la tradition qui finit par nourrir l’hypocrisie et le mensonge. Dans ces moments-là, Jésus est d’une délicatesse, disons, modérée, comme on le voit à sa manière de traiter les plus pieux de ses contemporains de “sépulcres blanchis » et « d’hypocrites ». Dans ces moments-là Jésus n’a rien du parfait « chic type plein de gentillesse » conforme au portrait conventionnel qu’on dresse souvent de lui. Jésus alors, s’adresse à des gens comme lui, c’est-à-dire des gens bien formés dans la tradition des Pères, pieux au meilleur sens du terme et désireux de vivre et de promouvoir une authentique fidélité à la volonté de Dieu, mais qui, selon lui, corrompent l’interprétation de la volonté de Dieu. Or, aujourd’hui qui sont les gardiens de la loi ? Ce ne sont plus nécessairement des chefs religieux légalistes et ritualistes. Ce peut être tout aussi bien ces humanistes officiels, témoins du très noble et très valable évangile des droits de l’homme, mais dont la manière de traiter ce message risque de produire des fruits qui le contredisent et en pervertissent les idéaux. Tel est le deuxième aspect, « critique » de la mission de Jésus quand il engage le combat pour sauver l’authentique interprétation du vrai, du bien et du beau.
- Enfin, il y a ces récits qui nous représentent Jésus demandant à certains de tout quitter pour le suivre et de s’associer à sa prédication de l’Évangile. Ceux-là l’ont découvert comme celui qui a les paroles de la vie éternelle et ils lui disent comme Pierre, “A qui irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle”. Ils vont suivre son cheminjusqu’à Jérusalem, en montrant à plusieurs reprises, particulièrement dans le cas de Pierre, qu’ils n’y comprennent rien. Ils s’engagent sur un long chemin où leur faudra se laisser ouvrir le cœur pour comprendre que le Fils de l’Homme doit être livré aux mains des pécheurs. Sur ce chemin, ils ne comprendront qui est vraiment le Christ que lorsque, à la lumière de Pâques, ils découvrent que tout son existence jusqu’à la Croix le révèle comme l’homme des Béatitudes, l’homme miséricordieux qui pleure et souffre, qui a faim et soif de la justice de Dieu ; l’homme persécuté dont on dit toute sorte de mal à cause de l’Évangile.
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L’Eglise dans l’ensemble de ses composantes, doit accomplir et accomplit effectivement, ces dimensions caractéristiques de la mission de Jésus. Mais il n’est pas sûr que chaque composante de l’Église doive accomplir chacun d’entre eux avec la même intensité. Voilà pourquoi vous avez à vous demander laquelle de ces manières d’accomplir aujourd’hui la mission de Jésus correspond le mieux à l’intuition fondatrice, au charisme, de l’ACI. Faire ce choix ne signifie pas qu’on peut se concentrer sur l’une en rejetant les autres mais seulement que l’une peut constituer l’accent dominant pour un mouvement donné alors qu’à d’autres groupes ou communautés il revient d’en privilégier d’autres. Ce choix il vous revient de le faire en fonction de multiples critères qui dépassent ma compétence mais on peut au moins en éclairer quelques enjeux pour votre mouvement.
J’adapte ici à votre situation ce que je disais du premier aspect de la mission de Jésus qui était « de passer en faisant du bien ». Il correspond à ce que l’ACI vous pousse à vivre, le plus souvent de manière informelle, auprès de vos proches et dans vos réseaux amicaux : une présence aussi discrète qu’attentive aux personnes dans des rencontres et des échanges où vous vous mettez passionnément à leur écoute de manière à leur faire dire et à recueillir d’elles leur passion de vivre, les exigences qui leur tiennent à cœur, l’amour qui les déborde.
Cette capacité d’écouter, d’être attentif à l’autre, c’est une manière de « passer en faisant du bien ». Parfois ce type d’échanges peut déboucher sur des questions spirituelles, sur la possibilité de la foi, et amener les interlocuteurs à dire où ils en sont à ce sujet. Alors votre témoignage pourra aiguiser leur intérêt, les provoquera à relancer une quête spirituelle refoulée. Ce n’est pas obligé ; ça vient quand ça vient. Et de toute façon, si vous les aimez, heureusement que ce n’est pas pour les convertir. En effet, il n’y a rien de plus horrible que « le catho de service » qui ne s’intéresse aux autres que tant qu’il a l’espoir de les convertir alors que, si cet espoir est déçu, il cesse de s’intéresser à eux. Cependant cette mission vécue dans l’attention passionnée aux autres a une limite : elle risque de ne s’accomplir que dans des échanges extrêmement individuels, intimes. Or, il serait sans doute intéressant de réfléchir à la possibilité de lui donner un tour plus collectif. Je vous donne une piste en ce sens que je ne développe pas suffisamment.
C’est sans doute une urgence aujourd’hui de créer des espaces pour réinventer des « savoir-vivre » par exemple dans le domaine de la vie de couple, de l’éducation des enfants, de la consommation des biens. Dans tous ces domaines, nous sommes tous un peu perdus, témoins de véritables catastrophes qui aboutissent à ruiner des existences. Ces catastrophes nous savons bien qu’elles ne sont pas simplement causées par des défaillances personnelles. Si dans les grandes villes, en France, une nouvelle union conjugale sur deux se défait, ce n’est pas simplement parce que nos contemporains seraient devenus des hédonistes vicieux qui ne pensent qu’à leur plaisir. Les raisons en sont collectives. Elles sont liées à la transformation de nos conditions d’existence, aux pressions qui s’exercent sur nous dans les domaines des conditions de travail, de logement, de l’accès aux nouvelles technologies etc. Voilà pourquoi il ne suffit pas de faire la morale. Voilà pourquoi il ne suffit même pas de proposer un approfondissement spirituel sur le sens de la fidélité. Dans tous ces domaines, il y a des pratiques sociales nouvelles à inventer. Il y a de nouvelles pratiques de couple, de famille à mettre sur pied, pour redonner consistance à l’union conjugale et à la responsabilité parentale dans un monde où elles ont tellement été bouleversées et en même temps tellement idéalisées. Dans quelle mesure vos réunions, votre vie en mouvement, sont-elles un lieu où vous apprenez discrètement, empiriquement, mais réellement ces nouvelles pratiques ? Et s’il se trouve que cela existe vraiment, qu’est-ce que vous faites pour le partager plus collectivement ?
On pourra dire la même chose des problèmes économiques. Certains ici sont victimes de la crise économique dont ils subissent les conséquences. D’autres en sont tout à la fois les victimes et les complices parce que, en raison de leurs responsabilités professionnelles, ils sont associés à des mesures qui vont faire du tort aux autres. Là encore c’est collectif. Alors dans quelle mesure est-ce que la vie en ACI vous aide à inventer de nouvelles pratiques pour traverser ces responsabilités et ces difficultés, sans en être détruit intérieurement ? Si c’est le cas, et j’aurais tendance à le penser, comment le partager plus collectivement ?
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Autre piste : Comment résister à la fureur du “consommer plus” qui finit par broyer tant de personnes. Contre cela, il importe d’inventer des formes de vie plus sobres, moins engluées dans l’acquisition et la consommation des objets. En effet, il ne suffit pas de crier “toujours moins” pour résister au “toujours plus”. Il ne suffit pas de faire la morale. Bien sûr, nous sommes, pour partie, les complices de cette culture de la consommation dont nous repérons les effets néfastes dans nos existences personnelles autant que collectives. Mais il s’agit de bien plus que de choix individuels. Sont en cause des usages collectifs et une structuration de la société qui nous débordent. La résistance ne peut pas être seulement individuelle, elle passe par l’invention de nouvelles pratiques sociales. J’ai lu il y a déjà quelques années le livre d’un jeune théologien américain, Vincent Miller, professeur à Washington, intitulé Consuming religion[1] (Consommer la religion). L’auteur y expose comment les résistances à la société de consommation de la part des Églises et des autres religions et groupements spirituels ont le plus souvent échoué, parce qu’elles se cantonnent au niveau du moralisme. Or, dit-il, la seule manière de résister aux comportements que la société nous impose et qui déterminent notre engagement dans l’existence de manière à faire de nous des consommateurs addictifs, c’est d’inventer d’autres pratiques sociales qui rendent plus désirable et plus facile à vivre l’option de résistance. En particulier, comment pourrons-nous résister à la pression du « consommer toujours plus » sinon en apprenant à « consommer bien » ?
Sur tous ces chantiers, (et il y en aurait beaucoup d’autres : le vieillissement, la dépendance, etc.), nous avons un trésor d’expériences et de pratiques à partager. Cela peut certainement se faire dans des échanges interpersonnels. Mais n’y a-t-il pas aussi à inventer des espaces d’accueil et de discernement ? Inviter nos amis et connaissances à partager sur ces questions, non pas
d’abord pour qu’ils rejoignent notre mouvement, mais pour que le mouvement les rejoigne au cœur de leurs existences et en éclaire quelque chose d’important. Ils n’adhéreront peut-être pas. Ce n’est pas le problème, si à cette occasion une dimension de leur engagement dans l’existence a été renouvelée. La première question qui m’a été posée demandait : quel peut être le rôle d’un mouvement d’action catholique en milieux indépendants ? Un élément de réponse pourrait être : contribuer à l’invention de nouveaux arts de vivre et de nouvelles pratiques sociales. Cela suppose que nous engagions un discernement sur ce qui nous arrive aujourd’hui ; sur les idéologies, les visions du monde, les pratiques sociales qui nous influencent et nous façonnent.
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Ici, je rejoins le deuxième aspect, « critique » de la mission de Jésus exposé plus haut : son débat, parfois son affrontement avec les représentants officiels de la foi juive, ne trouvent-ils pas des prolongements dans un débat à engager avec certains traits de l’idéologie aujourd’hui dominante et ses nouveaux docteurs de la loi et « prédicateurs officiels » ? Les messages et les symboles diffusés au travers de tant de films, émissions de radio, reportages, etc. promeuvent le plus souvent des idéaux très hauts et très nobles : appel à la dignité de la personne humaine, aux respects des droits de l’homme, etc. mais parfois au risque de les tordre, de les falsifier, de leur faire produire des effets réels qui en contredisent le contenu. Alors l’appel à la dignité de la personne humaine conduit parfois à la justification de conduites dégradantes, etc. Notre ouverture nécessaire aux dynamismes les plus profonds qui animent nos milieux doit être conduit avec discernement en osant la résistance à la part de mensonge qui les habite et qui, naturellement, nous habite nous-mêmes. Nous avons des « non » à opposer à ce que cette société fait de nous. Mais il est vain de proclamer hautement ces « non », si nous ne les accompagnons pas de contre-propositions. Je donne un exemple ancien : dans les années 90, la propagande, disons discriminatoire, de certains partis politiques suscitait de nombreuses polémiques engagées au nom des droits de l’homme et de l’égalité en dignité qui doit être reconnue à tous, sans distinction de races, de culture, etc. Dans ce contexte les évêques d’Île de France firent une déclaration dont j’ai retenu ceci qui m’a interpelé : Certainement il faut « accueillir l’étranger » mais cette exigence se vide de son sens si elle reste un mot d’ordre général. Si nous voulons la prendre au sérieux, nous devons nous demander quelle place nous faisons aux étrangers dans nos églises. Y sont-ils vraiment chez eux, en sorte que nos assemblées constituent des espaces de rencontre fraternelle où se réalise déjà la promesse d’une rencontre heureuse des différences ? » J’avais trouvé cela très provoquant. Face au problème réellement difficile de la coexistence de personnes de cultures différentes, les mots d’ordres généreux émis au nom de l’exigence d’égalité sonnent faux tant que l’on ne met simultanément en œuvre de nouveaux usages, de nouvelles pratiques sociales, capables de faire la preuve que l’exigence évangélique d’une fraternité inconditionnelle peut se réaliser concrètement et porter du fruit.
Je viens d’énumérer trois aspects de la mission : 1) accueil inconditionnel du meilleur des aspirations qui font vivre les personnes de nos milieux, 2) débat critique avec la manière dont elles sont présentées par leurs porte-parole officiels dans les médias, 3) inventions de nouvelles pratiques sociales donnant une forme positive aux « nons » qui expriment notre refus ou notre dénonciation de ce que cette société fait de nous. Si ces trois aspects sont effectivement vécus, il se trouvera des gens qui demanderont à boire à la source de l’Évangile. Nous nous approchons ici du dernier aspect de la mission comme appel à devenir disciples.
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Pour aborder ce point, trop rapidement, je me réfèrerai à ce que j’ai vécu lorsque j’ai été invité à animer une session théologique sur la mission organisée par les évêques des quatre diocèses d’Algérie. Mgr Henri Teissier, à l’époque archevêque d’Alger, en m’adressant cette demande, m’avait expliqué que cela supposait que je prenne, au préalable, le temps de me sensibiliser à l’expérience de l’Église d’Algérie pour en découvrir l’histoire et les questions. J’ai donc fait trois séjours passionnants en Algérie pour rencontrer les « missionnaires » qui y résidaient. « Missionnaires » c’est ainsi que les désigne souvent la population algérienne, alors qu’ils n’utilisent pas volontiers ce terme pour parler d’eux-mêmes. Ces personnes sont souvent installées en Algérie depuis longtemps et, dans l’anonymat et la discrétion, elles s’y livrent sans compter à un témoignage d’amitié où elles disent sans difficulté accueillir autant qu’elles apportent, tout en se dépensant à « faire du bien » par la création et l’animation d’une grande bibliothèque ici, de cours d’anglais là, etc. Elles essaient de servir en se retenant de faire du prosélytisme. Il était d’ailleurs pour moi impressionnant de voir à quel point certains refusaient de définir leur présence en termes de présence « missionnaire » au sens strict d’un appel à adhérer à l’Évangile. Or il se trouve, comme une heureuse surprise, que, du fait qu’ils avaient payé le prix de cette présence aimante à l’occasion de la mort de 19 prêtres, religieux et religieuses assassinés par les intégristes ou le Djihad islamistes, un certain nombre d’habitants du pays ont frappé à la porte pour demander à faire la découverte de l’Évangile.
Que retenir de cet exemple « extrême » en ce qui concerne la vocation missionnaire de votre mouvement ? Cet aspect de la mission, ne s’accomplit pas comme l’aboutissement d’une stratégie de conquête ou de reconquête. Il est plutôt l’événement d’une « surprise » qui survient quand le signe de l’exigeant amour de la Vie auquel nous appelle le Dieu de Jésus-Christ ayant été posé avec force, certains de ceux qu’il a atteints veulent en découvrir la source et s’y désaltérer.
[1] Vincent J. Miller, Consuming Religion. Christian Faith and Practice in a Consumer Culture, Continuum, New York – Londres, 2005.